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L'Association Médicale Française (AMF) et l'Association Médicale Mondiale (AMM)
Entretien avec le Dr Louis-Jean CALLOC'H* et avec le Dr Otmar KLOIBER**
- 09 Apr 2010
- Auteur : Propos recueillis par Stéphanie TAMBURINI - Juriste - Le Sou Médical
- Actes de soins
- Éthique médicale
Créées respectivement en 1947 et 1992, l’Association Médicale Mondiale et l’Association Médicale Française œuvrent activement en faveur de l’élaboration de normes internationales en matière d’enseignement médical, de science, d’art et d’éthique médicale et de soins de santé pour tous les peuples du monde.
Louis-Jean CALLOC’H, Secrétaire général de l’AMF et Otmar KLOIBER, Secrétaire général de l’AMM, nous présentent ces deux associations et leurs réflexions actuelles sur, entre autres, l’éthique et la prévention des risques.
* Secrétaire général de l’Association Médicale Française
** Secrétaire général de l’Association Médicale Mondiale
Sommaire
- Quel est l'objet de l'AMF ?
- Qui est membre de l'AMF ?
- Quels sont les liens de l'AMF avec l'Association Médicale Mondiale (AMM) ?
- Quels ont été les réalisations et travaux de l'AMF depuis sa création ?
- Quels sont les projets de l'AMF pour l'avenir ?
- Pouvez-vous à présent nous présenter l'AMM ?
- Quels ont été les principaux travaux et réalisations de l'AMM ?
- Contribuez-vous à des actions de formation ou d'éducation dans le monde ?
- Menez-vous une réflexion sur le thème de la responsabilité médicale ?
- Quels sont les sujets sur lesquels l'AMM se focalise actuellement ?
- Existe-t-il un Code d'éthique européen ou mondial ?
- Quelle est la position de l'AMM sur les médicaments qui sont développés à partir d'expérimentations, menées notamment dans des pays d'Afrique et qui ne respectent pas les règles éthiques, voire légales ?
Quel est l'objet de l'AMF ?
Louis-Jean CALLOC’H : L’AMF, fondée le 22 décembre 1992, est un organisme transversal qui regroupe des praticiens ayant le désir de faire connaître l’exercice médical français à l’international, et en retour de chercher des idées dans les exemples internationaux afin d’enrichir la réflexion du corps médical français.
L’objet de l’association est le suivant : les recherches, réflexions, études en actions communes au plan européen, international ou mondial en faveur de la santé, en matière d’enseignement médical, de science médicale, de pratique médicale, de déontologie médicale et de soins médicaux tels que peuvent le concevoir les médecins représentés au sein de l’AMF, par les personnes morales constitutives de cette AMF.
Qui est membre de l'AMF ?
L-J.C : Les membres fondateurs sont : l’Ordre National des Médecins représentant tous les médecins français, la Confédération des Syndicats médicaux français (CSMF), la Fédération des Médecins de France (FMF), la Mutuelle d’Assurance du corps de santé français (MACSF) et la Société médicale d’assurance et de défense professionnelle (le Sou Médical).
Le Groupe Pasteur Mutualité n’est pas un membre fondateur, mais a été associé dès les premiers jours d’existence de l’AMF et est devenu membre adhérent en 1993.
Quels sont les liens de l'AMF avec l'Association Médicale Mondiale (AMM) ?
L-J.C : Avec des politiques variables en fonction des personnalités qui l’ont animée, l’AMF a toujours été membre de l’AMM. L’un des membres constitutifs de l’AMM en 1947 était un français, le Professeur Eugène Marquis, résistant et chirurgien très connu qui a été un des grands contributeurs de la lutte contre le cancer et est à l’origine de l’un des premiers centres anti-cancéreux de France, implanté à Rennes. Il y a donc une grande empreinte française dès le départ dans l’AMM. Il est d’ailleurs à noter que les statuts de l’AMM ont été déposés à l’Hôtel de Ville de Paris en 1947.
Quels ont été les réalisations et travaux de l'AMF depuis sa création ?
L-J.C : La France a toujours été présente dans la réflexion sur la Déclaration d’Helsinki, qui traite des essais médicamenteux, des protocoles d’essais, de la déontologie appliquée à toute étude médicale concernant la population. Il a également été pris une grande part dans les réflexions accompagnant l’élaboration de la Déclaration d’Ottawa sur le Droit de l’enfant aux soins de santé, adoptée en 1998.
La France prend part actuellement à des discussions sur des points d’actualité comme la santé et l’environnement.
Quels sont les projets de l'AMF pour l'avenir ?
L-J.C : L’AMF entend aider à une meilleure représentation de la France médicale, mais surtout de la médecine d’expression française dans le monde.
Nous essayons de revaloriser la présence de la pensée et de la pratique médicale francophone et française, en aidant notamment à l’entrée de l’Afrique francophone dans les organismes internationaux. D’autre part, nous allons prochainement accompagner certains pays francophones d’Asie pour intégrer des réflexions éthiques, d’épidémiologie et de santé publique au sein de l’AMM.
L’AMF vient également de proposer un article, à la demande du Journal de l’Association Médicale Japonaise. Alors qu’on se préoccupe des zones subsahariennes, il y est évoqué, entre autres, le problème des effets du réchauffement climatique (montée des eaux, multiplication des cyclones, atteintes à la biodiversité) sur les petites Iles-Etats, éparses dans le Pacifique, telles les Iles Maldives, Galapagos, Marquises, etc. Des études épidémiologiques et de santé publique internationales sont sans doute à mener sur ces terrains, en préalable à d’autres changements climatiques continentaux attendus ailleurs…
L’AMF s’est rendue le 1er septembre 2009 au Colloque médical international de l’OMS-AMM de Copenhague « Santé et réchauffement climatique », préalable à la conférence des Nations Unies prévue du 8 au 18 décembre 2009 pour y participer à la rédaction de la motion du corps médical. A cette occasion, l’AMF a contribué à exprimer un message médical concernant les effets du réchauffement sur le continent africain.
Pouvez-vous à présent nous présenter l'AMM ?
Otmar KLOIBER : L’ancêtre de l’AMM est l’Association Professionnelle internationale des Médecins, créée en 1926 et localisée en France, qui a commencé à mener des travaux au début de la seconde guerre mondiale. Après la guerre, la décision a été prise de suivre une orientation différente, du fait notamment des constatations qui avaient été faites en Allemagne sur des expériences médicales sur les personnes. C’est ainsi que l’AMM a été créée le 17 septembre 1947, avec une focalisation forte sur le thème de l’éthique.
Quels ont été les principaux travaux et réalisations de l'AMM ?
O.K : Dès 1948, l’AMM a élaboré la déclaration de Genève, sorte de charte médicale qui est une rédaction modernisée du serment d’Hippocrate, réalisée à partir des serments et promesses des différents pays représentés.
L’AMM a développé des « guidelines » en matière d’éthique, dont le plus important est certainement la déclaration d’Helsinki sur la recherche médicale, mais il y en a eu beaucoup d’autres par la suite, comme la déclaration de Tokyo, constituant un ensemble de directives à l’intention des médecins sur la torture et les traitements inhumains ou dégradants en relation avec la détention ou l’emprisonnement, ou la déclaration de Malte sur les grévistes de la faim dans les prisons.
Beaucoup de ces textes ont inspiré les parlementaires des différents pays, notamment la déclaration d’Helsinki sur le consentement des personnes aux recherches médicales. La Cour internationale de Justice s’inspire également de la déclaration de Malte sur le traitement des prisonniers.
L’AMM a donc une forte influence sur l’éthique médicale de nombreux pays dans le monde, y compris dans des pays dont on n’attendait pas forcément une implication forte sur ces questions.
En 1994, nous avons présenté une réflexion, intitulée « Triage », sur l’éthique médicale dans les situations de catastrophe, lorsque l’on dispose de peu de ressources, par exemple en temps de guerre ou de phénomène climatique exceptionnel, ce qui constitue une question éthique très délicate. Cette réflexion a été utile à des organismes tels que la Croix Rouge, qui interviennent souvent dans ce contexte particulier.
De la même manière, les réflexions de la déclaration de Tokyo sur la torture et les traitements dégradants, problématique qui semble appartenir au passé, sont en fait malheureusement toujours très actuelles.
Contribuez-vous à des actions de formation ou d'éducation dans le monde ?
O.K : Nous savons que l’environnement socio-économique de la médecine est très important, et c’est la raison pour laquelle nous développons des programmes d’éducation sur des sujets divers, à destination des pays qui en ont le plus besoin.
C’est ainsi que nous avons mis au point un programme d’éducation portant sur le traitement de la tuberculose, à destination des pays qui sont encore touchés. Jusqu’à il y a cinq ans, il n’existait aucune guideline sur ce thème. Nous avons organisé des cours qui nous ont permis de constater qu’il n’y avait pas suffisamment de connaissances pour combattre la tuberculose dans ces pays. Nous avons bâti le même type de programme sur le thème de la lutte contre les infections à l’hôpital destiné aux pays pauvres, dispensé principalement aux administrateurs des hôpitaux et aux infirmières. Nous avons également développé un cours sur la médecine en prison [1].
Nous avons aussi élaboré un manuel d’éthique, traduit en 19 langues, dont il existe une version électronique.
L-J. C : En ce qui concerne la tuberculose, l’AMF accompagne l’AMM dans ce challenge en organisant des ateliers de bonnes pratiques contre la « tuberculo-résistance » [2]. Ces ateliers, dont l’objectif est notamment d’évoquer les bonnes pratiques de prescription des antibiotiques, seront présentés en 2010 au cours de séminaires de trois ou quatre jours à Bamako, Dakar et Abidjan, en liaison avec des laboratoires et des professionnels de santé publique. Il est évidemment tenu compte dans ces ateliers des réalités économiques des pays concernés, dans lesquels on sait que les traitements nécessaires ne sont pas ou mal pris, en raison de leur coût.
Menez-vous une réflexion sur le thème de la responsabilité médicale ?
O.K : Nous travaillons évidemment sur la gestion des risques. Nous militons pour un système qui permette de rapporter les erreurs médicales et les manquements sans que cela implique nécessairement une accusation du professionnel de santé concerné. Nous souhaitons que ces retours aient exclusivement un but de prévention, et soient déconnectés de la notion de responsabilité.
Si on veut améliorer la sécurité, on doit avoir connaissance des erreurs commises et en tirer des enseignements. Mais comment peut-on en parler librement sans que cela se retourne contre le médecin ? Comment faire pour que les informations que l’on rapporte ne soient pas portées à la connaissance du patient, qui pourrait ainsi s’en servir comme preuve pour poursuivre le praticien ?
Trouver un système qui permette de déconnecter le signalement des erreurs de la responsabilité du médecin en protégeant certaines informations n’enlèvera rien aux droits des patients, qui pourront toujours exercer des poursuites et obtenir l’indemnisation de leur préjudice. Mais cela permettra d’améliorer la situation du médecin et le recueil des informations sur les événements indésirables dans un but de meilleure connaissance et de prospective.
Tout le monde y trouvera ainsi son compte.
A ma connaissance, ce système n’existe qu’au Danemark.
Quels sont les sujets sur lesquels l'AMM se focalise actuellement ?
O.K : Nous travaillons actuellement sur la question particulièrement importante de l’autonomie des praticiens. Dans le monde, cette autonomie est souvent bridée par les pouvoirs publics qui, en raison d’impératifs économiques, incitent à prescrire des traitements qui ne sont pas forcément les plus adaptés, mais sont moins coûteux. Cela peut avoir pour effet de faire perdre la confiance du patient dans le traitement qu’on lui a prescrit.
On observe le même phénomène dans les campagnes de dépistage : il est bien sûr très positif de faire de la prévention pour éviter la survenue de maladies, mais parfois les pouvoirs publics conçoivent le dépistage comme un moyen de réduire les fonds alloués aux traitements curatifs. Or, on ne peut simplement « transférer » les moyens alloués au curatif vers le dépistage. Cela ne fonctionnera pas, car la médecine curative a un coût économique qui peut être calculé, alors que celui de la médecine préventive, prospective, ne peut être évalué avec certitude.
L-J. C : Cette question est cruciale. L’autonomie de la profession renvoie à la philosophie de la médecine : la médecine est-elle une science exacte ou une réflexion permanente ? Il y a une cohabitation des deux.
O.K : La seconde question qui préoccupe actuellement l’AMM est l’attitude des Etats développés qui ne consacrent pas assez de moyens pour former leurs propres médecins et vont chercher des praticiens dans d’autres pays, notamment en Afrique. Si l’on retire leurs praticiens à ces pays, on y provoque un déficit encore plus grand. De petites erreurs dans nos pays développés provoquent alors de grands désastres dans une autre partie du monde.
Tous les choix de santé publique que font les pays développés, même les plus anodins, ont un impact énorme sur d’autres parties du monde, et il faut en avoir conscience.
L-J.C : L’AMF accompagne cette réflexion, qui renvoie à la problématique des transferts de tâches. La société attend aujourd’hui davantage une communication en réseau de gens compétents en santé, y compris dans des métiers nouveaux à inventer. Le docteur en médecine de demain devra déléguer, même si cela est difficile à concevoir aujourd’hui, car ce n’est pas encore dans les mentalités.
Existe-t-il un Code d'éthique européen ou mondial ?
O.K : Nous disposons d’un code international d’éthique médicale et de guidelines qui font partie intégrante de cette éthique. Ce code écrit, traduit en français, est consultable sur le site Internet de l’AMM*. Il n’est pas aussi détaillé que les codes nationaux en raison des différences de législations, et aussi des attentes des patients qui varient forcément d’un pays à un autre. Il recherche le plus grand dénominateur commun.
En revanche, nous n’aidons les pays à élaborer leur propre code que si cela nous est demandé, car cela ne fait pas partie de nos missions. Nous suivons toutefois de près l’élaboration des codes nationaux.
Quelle est la position de l'AMM sur les médicaments qui sont développés à partir d'expérimentations, menées notamment dans des pays d'Afrique et qui ne respectent pas les règles éthiques, voire légales ?
Lorsqu’un nouveau médicament est développé, il fait l’objet de publications dans les journaux scientifiques. Nous demandons à ces journaux de ne pas publier d’articles sur des médicaments dont l’expérimentation n’aurait pas suivi les règles énoncées dans la Déclaration d’Helsinki.
Cette question est très délicate : les expérimentations doivent évidemment respecter des règles éthiques, mais il faut aussi prendre en compte le patient, et le bénéfice que peut lui apporter le nouveau médicament.
La réponse à cette question n’implique pas nécessairement de ne pas utiliser le médicament, mais plutôt d’agir auprès des fabricants et des pouvoirs publics pour militer en faveur du respect des règles d’éthique. La solution n’est pas de dire « ne faisons plus cela », mais plutôt « comment faire à l’avenir ? ».
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