Eric Fodzo, le "rêveur réaliste" qui donne une seconde vie au matériel médical

Le 14.11.2019
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chirurgien orthopédique en afrique

Depuis la fenêtre de son bureau à l’hôpital de Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais, Eric Fodzo voyait régulièrement du matériel médical encore fonctionnel partir à la benne. Le déclic fut immédiat : et si on le donnait à des structures qui en manquent ? Avec quelques collègues, ce chirurgien orthopédique de 47 ans a alors lancé un projet de distribution gratuite de matériel médical et scolaire au Cameroun. En expédiant son premier conteneur, il ne se doutait pas de la mécanique qu’il venait de mettre en marche.

Pourquoi avoir un jour décidé de vous mettre à recueillir et redistribuer du matériel médical ?

C’était il y a six ans. Je regardais par la fenêtre de mon bureau, et j’ai vu des lits et des tables opéra-toires qui paraissaient en bon état, laissés sur le parking de l’hôpital, sous la neige et la pluie. Ça m’a intrigué. Je me suis renseigné et j’ai appris que tous les ans, du matériel encore utilisable partait à la déchèterie. Et qu’en plus, la destruction de ce matériel avait un coût pour l’hôpital. J’ai demandé s’il était possible de récupérer le matériel, pour l’envoyer au Cameroun. C’est comme ça que ça a com-mencé.

Le premier conteneur qu’on a expédié contenait des lits, des tables opératoires, un fauteuil dentaire récupéré auprès d’un dentiste de la région et des consommables. Par la suite, petit à petit on a aussi commencé à recevoir du matériel scolaire, donné par des écoles et des collèges de la région.

Vous vous étiez déjà lancé dans ce genre de projet, avant ça ?

Pas du tout ! Je suis dans l’associatif depuis la fac, mais je n’avais jamais fait d’humanitaire.

Je nous revois pendant notre première collecte… Avec les brancardiers du bloc qui avaient proposé de m’aider, on a loué quatre camionnettes et une voiture, chargé comme on pouvait le matériel, et on est partis à 6h30 du matin pour Bruxelles, où nous attendait le conteneur. On a déchargé le matériel, rempli le conteneur et on est rentrés aussitôt.

On était exténués, on avait le dos cassé, on avait mis six heures à charger le conteneur et il n’était même pas plein, parce qu’on ne savait pas encore comment optimiser l’espace. Bref, on n’était pas du tout rodés. Aujourd’hui, on charge un conteneur en 2h30. Et on le fait venir à nous directement.

Ce conteneur, vous l’aviez financé vous-même et depuis, vous continuez à investir beaucoup d’argent dans le projet. Pourquoi prendre ce risque ?

Parce que je voulais que ça aille vite et que pour ça, je me suis dit que le mieux était de financer moi-même. D’autant que l’hôpital ne peut pas stocker le matériel. Donc si je ne trouve pas de quoi affréter un conteneur à temps, tout part à la benne.

Aujourd’hui, encore, je finance quasiment tout moi-même, parfois avec l’aide de mon père, qui est psychiatre au Cameroun et qui est un relais efficace sur place. Mais tout ce que j’ai dépensé, à mes yeux, ce n’est pas de l’argent perdu. Je rends service et je suis heureux de le faire.

Justement, en 2018, pour mieux développer vos projets, vous avez créé, une association, Luto-ma, qui a pour mission de favoriser l’accès aux soins et à l’éducation pour les populations dé-favorisées d’Afrique. Où en est-elle, aujourd’hui ?

Pour l’instant, on est une douzaine de membres actifs, tous des collègues de l’hôpital. J’ai la chance d’être soutenu par des gens disponibles et sympathiques, qui prennent sur leur temps libre pour ai-der. Sans tous ces coups de main, je ne pourrais rien faire du tout.

On a plein de projets à réaliser : continuer à expédier des conteneurs, organiser des missions chirur-gicales, développer le volet scolaire… Tout le monde est très demandeur dans l’association, mais notre limite est plutôt matérielle. On a besoin de bénévoles, de fonds…

Prochainement, on devrait être rejoints à l’association par quelqu’un qui s’y connaît en demandes de financements. J’espère que ça débloquera des choses. Parce que moi, je ne sais pas comment m’y prendre, à qui m’adresser, je n’ai même pas le temps de m’en occuper. Je me sens un peu dépassé par l’ampleur du projet. Mais je suis content et j’espère qu’on va continuer. On a créé une dynamique qu’il ne faut pas arrêter.

Quel type de matériel collecte l’association et d’où provient-il ?

On reçoit du matériel d’un peu partout dans la région : cabinets, hôpitaux, écoles, personnel de l’hôpital, labos, fabricants, associations… Emmaüs, par exemple, nous a fait don d’un camion entier de matériel et nous a même aidés à le charger. C’était beau, de voir ça.

Grâce à tous ces partenaires, on a collecté et redistribué en 5 ans 5 conteneurs de matériel : lits élec-triques, tables opératoires, fauteuils électriques, mobilier de chambre, matériel de chirurgie, de dia-lyse, déambulateurs, consommables, linge médical, livres scolaires…

C’est du matériel que les hôpitaux au Cameroun n’ont pas les moyens de s’acheter. Une table opéra-toire, même d’occasion, coûte 10 000€. Un fauteuil dentaire, entre 4 et 5000€. Une seule seringue électrique, environ 500€. Or, le SMIC au Cameroun est de 40€.

Justement, la quantité de matériel que vous recevez étant forcément limitée et fluctuante, comment vous décidez à quels établissements donner ?

Tous les hôpitaux camerounais ont besoin de matériel, donc on est obligés d’arbitrer, en effet. On privilégie les hôpitaux publics ou confessionnels et ceux qui sont les moins chers possibles pour les patients. Parce qu’au Cameroun, il n’y a pas de Sécurité sociale.

Et on essaie de répartir les dons, ce qui nous permet d’aider davantage d’hôpitaux, tout en évitant les effets d’aubaine. Au total, on a équipé dix établissements, en majorité à Douala, la ville princi-pale du pays.

L’association est aussi partie en mission chirurgicale au Cameroun, récemment. Comment ça s’est passé ?

On est partis à quatre collègues cet automne, dans le but de proposer des consultations gratuites d’orthopédie-traumatologie et des poses gratuites de prothèses de hanche, une intervention peu cou-rante là-bas et hors de prix pour la majorité des gens.

Mais sur place, malgré tout ce qu’on avait prévu, on a été surpris. Les patients sont venus de très loin et pour toutes sortes de pathologies, hors traumatologie.

Pour notre prochaine mission, on compte venir avec une équipe plus grande pour vraiment tout pou-voir maîtriser. Ce qu’on aimerait, c’est réussir à assurer deux missions par an et élargir notre inter-vention à d’autres spécialités. C’est ambitieux, mais on aimerait développer ça.

Ce projet, est-ce qu’il vous a fait découvrir des choses sur vous que vous ignoriez ?

Disons que je savais que j’avais un bon fond, mais je me suis découvert plus altruiste que je ne le pensais (rires). Si ce projet se pérennise, quand mes enfants seront grands et autonomes, j’ai l’intention de prendre une retraite anticipée et de ne plus faire que de l’humanitaire.

Mon rêve, ce serait que un jour, quelqu’un qu’on a aidé décide d’aider à son tour. Je le conçois comme une chaîne. Que tous ceux qui ont été aidés renvoient l’ascenseur, et le monde ne s’en porte-ra que mieux.

Je ne suis pas naïf, je sais que c’est utopiste, mais il faut bien rêver. Moi je suis un rêveur. Un rêveur réaliste, mais un rêveur. Et je continuerai, avec ou sans subventions.

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