Oubli de compresse : le partage de responsabilité entre le chirurgien et le chirurgien-dentiste assurant le suivi post-opératoire

Le 05.11.2019 par Anne-Sophie LECAT, Juriste
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Un chirurgien maxillo-facial réalise l’extraction des quatre dents de sagesse (dents n°18-28-38-48) d’une jeune patiente de 18 ans sous anesthésie générale mais aucun rendez-vous de contrôle post-opératoire n’a lieu.

La procédure

Compte-tenu des désaccords existant sur ces conclusions, aucune transaction amiable n’aboutira entre les parties et l’affaire sera tranchée par les juges du fond. Le Tribunal de Grande Instance conclut sur les éléments suivants :

  • En ce qui concerne la responsabilité de l’établissement du fait de l’erreur de comptage des compresses :

Nous rappellerons que le chirurgien intervenait en tant que professionnel libéral et que les infirmières de bloc étaient salariées de l’établissement. Leur éventuelle faute dans l’exercice de leurs fonctions est en principe couverte par l’assureur de l’établissement.

Les juges rappellent le principe selon lequel si une infirmière est placée sous le contrôle et l’autorité d’un chirurgien au cours d’une intervention chirurgicale, l’établissement n’a plus alors d’autorité directe sur ce personnel.

Les juges précisent également que rien ne permet de dire que la procédure de check-list mise en place par l’établissement était spécifique au point de maintenir ce lien d’autorité entre l’établissement et les infirmières de bloc.

Le chirurgien était donc commettant occasionnel des infirmières « soumises temporairement à son pouvoir de direction » et de ce fait, responsable de leurs erreurs. (Arrêt de la Cour de Cassation : Civ. 2e, 15 mars 1976, n° 74-12.164 et Cour d’appel ; Paris Pôle 2, ch. 2, 17 janvier 2014, n°11/10160)

  • S’agissant du partage de responsabilité entre le chirurgien maxillo-facial et le chirurgien-dentiste :

Dans le cadre de la défense du chirurgien-dentiste, il a été évoqué le fait qu’au premier jour de sa consultation, c’est-à-dire 83 jours après l’intervention, les conséquences de la présence de cette compresse étaient déjà bien en place : la patiente présentait des signes cliniques particuliers autour du vingtième jour après l’intervention. En effet, même si le suivi aurait dû être plus réactif à partir de la deuxième consultation alors que les symptômes persistaient et dépassaient manifestement le cadre de compétence du praticien, il s’avère que ce retard de diagnostic n’a pas eu de conséquences sur l’état définitif du sinus.

Le Tribunal souligne que le chirurgien-dentiste « n’a fait que traiter les symptômes sans en rechercher la cause » et que, de ce fait, sa prise en charge a été fautive.

En revanche, en ce qui concerne la part de responsabilité des praticiens, les juges rejettent comme prépondérante la notion de durée de la prise en charge pour préférer celle de l’importance de la faute commise.

A ce titre, il est retenu une responsabilité de 60% pour le chirurgien responsable de l’oubli de compresse et 40% à l’encontre du chirurgien-dentiste qui n’a pas adressé rapidement sa patiente à un spécialiste.


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Les faits : oubli de compresse causant une pansinusite unilatérale

Présentant des épisodes œdémateux et infectieux ponctuels trois mois après l’intervention, la patiente prend plusieurs rendez-vous auprès de son chirurgien-dentiste traitant au cours des cinq mois suivants.

La radiographie panoramique de contrôle faite au cours du premier rendez-vous ne permet pas de détecter de problème infectieux ou autres justifiant ces douleurs.

Au cours des consultations suivantes, un traitement à base d’antibiotiques et d’antalgiques est prescrit sans aucune amélioration.

Neuf mois après l’intervention, la patiente est orientée auprès d’un stomatologue qui, au décours d’un scanner, diagnostique une pansinusite unilatérale s’étendant vers la fosse temporale dont l’origine est liée à la présence d’un oubli de compresse qui sera extraite par la suite.

Le sinus maxillaire droit sera en partie délabré par la présence de ce corps étranger.

La patiente met en cause le chirurgien maxillo-facial responsable de l’oubli de compresse devant le Tribunal de Grande Instance.

L'expertise judiciaire

Le Tribunal de Grande Instance ordonne une expertise qu’il confie à un expert chirurgien maxillo-facial.

A l’issue de la réunion, l’expert précise qu’en l’absence du chirurgien-dentiste ayant effectué le suivi post-opératoire, il ne pouvait rendre de conclusions définitives.  Il estime en effet que celui-ci a été le seul à suivre la patiente après l’intervention et qu’il est donc à l’origine d’un défaut de diagnostic ayant conduit à une perte de chance d’avoir pu obtenir une réintervention plus rapide.

Assigné par la victime, le chirurgien-dentiste est présent et assisté au cours d’un second accédit, toujours en présence du chirurgien maxillo-facial, de la patiente et du même expert.

A l’issue de cette seconde expertise, l’expert conclut que l’intervention d’extraction a été plus longue que la moyenne puisqu’une des dents extraites a glissé dans le sinus.

Par ailleurs, il est relevé que les infirmières de bloc opératoires ont indiqué que le compte des compresses était juste alors même qu’il en manquait une.

L’expert précise que, bien que « mises à disposition » du chirurgien, les infirmières agissaient en toute indépendance et qu’aucun lien de subordination n’était créé entre elles et l’exécutant puisque le comptage sort du champ même de l’intervention chirurgicale au cours de laquelle l’infirmière se trouve sous l’autorité du chirurgien exécutant.

Il précise que le comptage des compresses est « moins strict » que pour d’autres chirurgies puisque le champ opératoire est plus restreint et l’oubli de compresses moins évident.

Il conclut à la responsabilité prépondérante du chirurgien-dentiste à qui il reproche une conduite thérapeutique inadaptée (absence de diagnostic en amont) et un attentisme qui a participé à l’aggravation du sinus de la patiente. Le praticien a été « un acteur de l’entretien de la paninsinusite » en prescrivant des antibiotiques et en donnant l’impression à la patiente qu’il savait ce qu’il se passait et qu’une consultation auprès d’un spécialiste n’était pas nécessaire.

Le calcul de la part de responsabilité de chaque intervenant est étonnamment effectué de la façon suivante : le bon diagnostic a été posé 300 jours après l’intervention. Le chirurgien-dentiste a vu la patiente sur une durée de 7 mois sur cette période, soit environ 230 jours. Le chirurgien-dentiste est donc intervenu pendant 230/300ème du temps, soit 76% du temps. Un pourcentage de 76% des préjudices lui est donc imputable.

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