La reprise d’activité vue par un médecin cancérologue

Le 11.06.2020
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Cancérologues

Le docteur Thierry Bouillet est cancérologue au CHU Avicenne de Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Il raconte comment son service a traversé la crise sanitaire, et partage son retour d’expérience après quelques semaines de déconfinement.

Comment votre profession a-t-elle traversé cette crise sanitaire ?

Il y a plusieurs mots pour résumer cette crise : incertitude, angoisse et confrontation à la mort.

Incertitude, car nous nous sommes retrouvés aux prises avec une maladie que nous ne connaissions pas, survenue de manière très brutale, sur laquelle beaucoup d’informations inexactes ont circulé.

Angoisse, car les soignants se retrouvent sans aucune protection, surexposés à un germe qu'ils appréhendent comme quelque chose de très agressif. Dans mon département, le 93, quatre généralistes et une infirmière coordinatrice des soins en cancérologie sont décédés, et beaucoup de collègues sont gravement malades.

Confrontation à la mort, car les patients avaient très peur. Ils savaient que s'ils étaient contaminés par le COVID, cela signifiait la mort. Les patients en cancérologie ont souvent de l'âge, des comorbidités - BPCO, diabète, hypertension -, un cancer avec une immunodépression, donc cela représentait un risque très important.

Pendant la crise, nous avons fonctionné normalement. Nous avons simplement évité le passage de patients en surveillance qui n’avaient pas besoin de venir. Tous les patients en traitement ou qui faisaient l'objet d'une décision thérapeutique ont été vus. Il n'y a pas eu de perte de chances.

Face au combat, nous avons vu surgir des gens exceptionnels que l'on pensait “standard”. Ces gens-là, par leur activité médicale, ont probablement évité qu’un CHU comme le nôtre puisse s’effondrer. On a vu des soignants, infirmières, aide-soignantes, médecins, se mettre en quatre pour créer un lit de réanimation dans un endroit qui n'existait pas. Nous n'avons pas été submergés, car ces personnes se sont dit : "C'est quoi le problème ? OK, si on ne se bouge pas, les gens vont mourir, alors on va faire, on va s’adapter". Tous ont été magnifiques.

Comment s’est passée la reprise d’activité pour votre spécialité/profession ? A quel rythme ? Tous vos confrères ont-ils pu reprendre leur activité ? Vos relations avec votre patientèle a-t-elle évolué ?

Nous étions prêts pour le retour à la normale. Comme pendant la crise, on s’est adapté, mais on n’a rien lâché. On commence plus tôt, on termine plus tard, mais ça ne pose aucun problème. Les gens avec qui je travaille ont une véritable notion de ce qu’est le service public.

De manière assez brusque, il y a eu un changement dans l'altérité avec les patients. Un médecin, un soignant, doit être un humain avec une compassion, une humanité, une amitié, une tendresse, un amour...

Là soudain, amour et haine, amour et mort, communiquaient entre eux. Cela a marqué un véritable changement dans le rapport à l'autre. Dans un hôpital comme le nôtre, et encore plus dans mon service, s’est installé un rapport de fraternité, un rapport de "on est là pour vous". Du côté des patients, c'est plus ambivalent. Il y a un respect envers les soignants, mais aussi de la défiance, car la peur du virus reste bien présente.

Les recommandations professionnelles des conditions de reprise ont été communiquées. Quelles ont été les difficultés rencontrées pendant ces premières semaines de reprise ? Quelles questions persistent dans votre activité ?

La Société française de radiothérapie oncologique (SFRO) a donné d'excellentes précautions d'utilisation, rapidement et très régulièrement. Il s’agissait d’une vraie réflexion des sachants, des scientifiques sur ce qu’on peut faire sur tel type de patient. Ce n’était pas une recette de cuisine, mais bien un “voilà ce qu'on pense”.

Par exemple, sur certains cancers du poumon, en fonction du COVID, quel est le risque de les traiter ou de ne pas les traiter ? Les stratégies médicales sont habituellement basées sur le consensus et là, on s’est retrouvé face à des situations complètement personnalisées.

La crise sanitaire a bousculé les pratiques professionnelles : télémédecine, gestion des rendez-vous, accueil des patients, aménagement du cabinet et de la salle d’attente, examen clinique…

A votre avis, à terme, votre profession va-t-elle revenir aux pratiques antérieures ou modifier sa manière d’exercer ? Va-t-elle continuer à recourir aux moyens technologiques utilisés pendant la crise, tels que la téléconsultation ?

On a vu des choses apparaître, mais qui je pense seront peu applicables par la suite car, ce ne seront pas les mêmes conditions.

La téléconsultation, en cancérologie c’est compliqué. On a besoin de voir l'examen, la prise de sang, le malade, son état général, le sein, la prostate... On ne peut pas faire de la cancérologie à distance.

Depuis très longtemps, notre objectif réside dans le fait que les patients n'attendent pas. Je ne veux pas que le malade attende même 5 minutes. On a juste adapté un peu la salle d'attente, mais on a toujours fait attention à ça. La salle d’attente est grande, il a suffi d’enlever des chaises.

Un bon conseil à vos confrères en cette période de reprise ?

Je ne me permettrai pas de donner des conseils. Juste attendre et être prudent. Garder à l'esprit que tout patient que vous voyez peut être contagieux. Que tout ce que vous faites peut être dangereux.

Lutter contre l'angoisse, accepter la confrontation à la mort, accepter les incertitudes pour en faire une sorte de prudence : en fait c’est le même processus que celui connu pendant la crise, mais dans l'autre sens.

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