Face au Covid : comment 5 infirmières ont vécu la crise sanitaire

Le 19.06.2020
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Elles sont IDEL, étudiante, infirmière en PMI, infirmière anesthésiste, infirmier en réanimation. Volontairement ou non, elles ont toutes été directement confrontées au covid 19 et à ses conséquences. Comment l’ont-elles vécu ? Qu’est-ce que ça a changé pour elles ? Voici leur témoignage.

Les témoins de cet article : 

Les témoignages ont été recueillis entre le 18 et le 27 mai 2020. Certains prénoms ont été changés.

Marianne : infirmière en PMI habituée à l’hôpital et à l’enfance, elle est venue en renfort pendant plus de 3 semaines dans un EHPAD des Hauts de France. 

Catherine : infirmière anesthésiste expérimentée, elle a quitté la Loire Atlantique pour venir en renfort dans différents hôpitaux parisiens. 

Elsa : IDEL remplaçante en IDF, elle a mis son expérience en réanimation au service d’un hôpital parisien. Sa pratique libérale a aussi été bousculée par le virus. 

Leïna : étudiante infirmière en 3e année, elle a vécu son stage hospitalier et son stage libéral en pleine crise sanitaire.  

Quentin : infirmier réanimateur, il s’est porté volontaire pour venir former à la réanimation des soignants de différents horizons dans plusieurs hôpitaux parisiens. 

La plongée dans l’inconnu

Une pathologie nouvelle, brutale et déstabilisante, des repères bousculés, un contexte plus tendu que jamais… Même les plus expérimentées le disent : jamais dans leur carrière elles n’avaient vécu une situation similaire.   

Catherine : J’ai connu les premiers cas graves du sida, une époque tellement horrible que je m’étais dit « plus jamais ça ». Ce qu’on a vécu avec le covid, c’était encore pire. Parce que les gens mou-raient parfois en deux jours sans pouvoir être entourés de leurs proches. Les familles n’avaient pas la possibilité de dire au revoir. Les décès s’accumulaient. C’était presque du travail à la chaîne. Les infirmiers anesthésistes sont des gens qui encaissent, mais là, j’en ai vu pleurer de désarroi. 

Quentin : Moi qui n’avais jamais encadré d’équipe, je me suis retrouvé à devoir former des gens de tous âges qui n’avaient jamais fait de réanimation et avaient tout à apprendre, dans un contexte de stress intense. Et comme j’étais un peu le référent conseiller technique en réanimation, tout le monde se tournait vers mois… C’était très intéressant, mais pas évident à gérer.   

Marianne : Moi, je suis habituée aux services de pédiatrie et aux hôpitaux. Là, je me suis retrouvée en EHPAD dans un univers peu médicalisé, où on n’a pas tout le matériel sous la main pour gérer une urgence, ni un médecin sur place quasi en permanence… Or, si je voulais être utile, il fallait que je sois opérationnelle très vite. Donc ça été stressant. Au début, j’avais peur de prendre en charge un résident seule.  

Leïna : On était tous pleins d’interrogations et c’était angoissant, pour les stagiaires comme moi. Les équipes étaient stressées malgré leur expérience. Même les médecins ne savaient pas trop où on allait, au départ. C’était une ambiance très particulière.

Chaos, flou et rythme infernal 

Ce qui a été le plus dur à vivre pour les soignants, c’est sans doute l’incertitude et le sentiment d’impuissance. Ne pas savoir comment soigner. Ne pas pouvoir prévoir l’évolution des patients ou leur pronostic. Ne pas savoir jusqu’où et jusqu’à quand la situation pourrait s’aggraver. Et pour certains, voir leur avenir mis au conditionnel. 

Quentin : Certains soirs, on avait l’impression de partir à la guerre. Je suis habitué aux cas graves et aux décès, mais quand on est face à une pathologie comme ça qu’on ne connaît pas du tout, quand on navigue à vue, qu’on ne sait pas quel traitement donner… On voyait arriver des patients de 19 ans sans savoir si on pourrait les sauver, quand même. Au début, on avait parfois six décès par jour ! Pour les gens que je formais, qui n’avaient jamais fait de réanimation, ça a dû être très dur, psycho-logiquement. Certains étaient vraiment en panique. 

Elsa : Début avril c’était le branle-bas de combat. C’était glauque. C’était dur et irréel. C’était « Tu viens et tu fais ce que tu peux ». J’étais de nuit dans un service que je ne connaissais pas, parmi d’autres renforts (externes, dentistes, radiologues, chirurgiens, etc), avec qui on a dû faire connaissance sur le tas. Comme derrière nos protections, on ne voyait pas qui était qui, on avait mis des étiquettes avec nos noms sur les calots pour se reconnaître. On essayait d’apporter notre pierre à l’édifice, d’arriver au bout de notre nuit en étant efficace, mais on ne se sentait pas au mieux de nos capacités.   

Catherine : Il y en avait dans tous les sens, et rien n’était prévisible. Pas de trame comme on peut en connaître au bloc. Et puis tout l’équipement de protection à enfiler qui vous gêne, le fait aussi de devoir fonctionner en binôme avec des renforts compétents dans leur domaine, mais qui ne connais-sent pas forcément la réa’, le brouhaha permanent, la vitesse, l’impuissance et la frustration de ne pas savoir comment traiter tous ces gens… 

Marianne : Quand je suis arrivée, beaucoup de décès s’étaient déjà succédés parmi les résidents et des personnels étaient tombés malade. Donc on vivait toujours la crainte que la collègue tombe ma-lade et qu’on n’arrive pas à gérer la charge de travail supplémentaire qu’impliquait le covid. Les EHPADs sont déjà sous pression en temps normal, mais là, la situation était encore plus tendue. 

Leïna : Quand l’épidémie a commencé, j’étais en stage de prépro à l’hôpital. Au début, on ne savait pas si nos stages allaient continuer, si on aurait nos diplômes… Certains se sont retrouvés sans stage parce que la structure fermait ou parce qu’elle craignait de ne pas pouvoir protéger les étu-diants. Certains IFSI retiraient leurs stagiaires mais le nôtre non, donc on se demandait si on se met-tait en danger… C’était le flou total. 

La peur : des proches, pour les proches et pour soi-même 

Comme beaucoup de professions directement exposées au covid 19, les infirmières ont dû composer avec la peur de contaminer leurs proches ou de tomber malade, mais aussi faire face à l’anxiété de leur famille, inquiètes de les voir prendre des risques.  

Leïna : Au début, j’avais peur de contaminer mon petit garçon. Donc, quand je rentrais, je me je me déshabillais dans le garage, je mettais directement mes vêtements au lavage… Et je fais toujours ça dans mon stage libéral, car j’ai toujours peur de contaminer un membre de ma famille. Je ne rentre pas sereine chez moi. Malgré le déconfinement, le virus est toujours là. 

Elsa : Mon compagnon était mitigé l’idée que je vienne en renfort. Il craignait que je me mette en danger. Et en même temps, il me soutenait, parce qu’il savait pourquoi je le faisais. De mon côté, j’avais peur de l’exposer lui. Mais on fait tous les deux un métier à risque, alors je me suis dit : « On verra au jour le jour ».  

Marianne : Certains collègues ont dû renoncer à se porter volontaires par peur de contaminer leurs enfants. Moi, je vis seule, donc je ne courais pas ce risque. En revanche, ma mère était très inquiète pour moi et ça m’a fait un peu hésiter, mais ça n’a pas duré longtemps. Je savais que l’Ehpad où j’allais était équipé en protections, donc je n’ai pas eu plus peur que quand je travaillais en hôpital, où j’étais parfois confronté à des cas de tuberculose et autres… 

Catherine : Pendant mon renfort, j’ai eu la change de pouvoir loger seule dans le studio où vit habituellement ma fille, étudiante à Paris. Comme ça, je ne contaminais personne et au moins, ce que je vivais n’était que mon problème. Ça aurait été plus dur pour moi de ne pas être toute seule. Un soir, je regardais la télé, ils parlaient du nombre de décès et tout à coup j’ai été prise de panique. Je me suis dit « J’arrête, je rentre ». Ça a duré une ou deux minutes et puis c’est passé. Je n’ai jamais eu peur à part ce soir-là. Je me suis dit qu’on avait commencé à le traiter le covid autour du 20 mars, mais qu’il y en avait bien avant sans qu’on puisse prendre aucune précaution, je me suis dit que si on abandonnait tous, ce serait foutu… On se protège un peu comme ça, en fait. 

Quentin : C’est pour ma famille que ça a dû être le plus dur, en fait. Moi, je n’avais pas peur. J’arrivais d’un service où j’avais dû m’occuper de cas de covid à un moment où on n’avait pas en-core le matériel de protection nécessaire. Donc (peut-être à tort) je me sentais plus en sécurité dans un service certes dédié au covid, mais équipé du bon matériel.

Un rapport patient-soignant parfois modifié 

Et le rapport aux patients, dans tout ça ? Il semble avoir été parfois affecté par l’épidémie. Pour certains soignants, il a fallu faire face à une anxiété et une méfiance inhabituelles. Pour d’autres, de l’incompréhension. Et pour d’autres encore, une implication émotionnelle beau-coup plus forte qu’en temps normal. 

Catherine : La situation était beaucoup plus intense que d’habitude, et même si on essayait de l’éviter, on développait un attachement particulier pour nos patients covid. Je me souviens d’une jeune femme que j’ai eue pendant une semaine. Elle était sous optiflow, très faible, sans amélioration depuis des jours, au bout du tunnel. L’anniversaire de sa petite approchait. Je me suis dit « C’est pas possible, il faut qu’elle s’en sorte ». Je le voulais tellement que je l’ai un peu houspillée, je ne voulais pas la lâcher. Plus tard, j’ai été heureuse d’apprendre qu’elle s’en était sortie sans déficit. D’autres patients, malgré l’intensité de ce qu’on a vécu, on ne sait même pas ce qu’ils sont devenus.  

Elsa : Dans mon activité libérale, le covid a beaucoup parasité les soins, au début. C’était le sujet de conversation permanent, les patients étaient très tendus, très inquisiteurs, nous demandaient notre avis sur la situation… On a dû faire beaucoup de pédagogie. Il a fallu aussi recadrer un peu certains patients âgés, à qui on avait plus de mal à faire prendre des précautions qu’à des patients plus jeunes. Ils nous disaient « Moi j’ai connu la guerre, alors c’est pas un virus qui va me faire peur ! ». Et puis par la suite ça s’est détendu, juste par la force des choses.

Marianne : Outre les décès, ce qui a été difficile pour les résidents, c’était de devoir rester confinés dans leur chambre. De ne même plus pouvoir manger au restaurant de l’ehpad ensemble, ni de recevoir de visites. Certains se sont laissés allés, mangeaient et s’hydrataient de moins en moins parce qu’ils se sentaient abandonnés. D’autres, en raison de troubles cognitifs, ne comprenaient pas ce qu’il se passait, ce qui compliquait les soins… 

Leïna : J’avoue que quand je voyais des patients avec de la fièvre ou des symptômes un peu proches du covid, j’avais toujours une appréhension avant d’entrer dans leur chambre. J’avais peur que la personne soit positive et qu’on ne le sache pas. C’était assez perturbant pour moi. 

L’énorme résilience individuelle et collective des infirmières 

Les volontaires qui n’ont pas hésité à mettre leur vie entre parenthèses et à la risquer pour venir en renfort. La cohésion qui s'accentue pour aider chacun à tenir le coup… Ce qui frappe dans les témoignages, c’est la capacité et la rapidité d’adaptation que les soignants ont su mobi-liser pour dépasser le choc initial et faire face. Tant sur le plan individuel que collectif. 

Elsa : Quand mes copines de l’hôpital de Mulhouse m’ont expliqué ce qu’elles vivaient, je me suis dit que j’aurais aimé être là pour les aider. Donc quand un appel à renforts a été lancé chez nous, en Ile de France, je n’ai pas hésité. Je savais qu’on était peu à avoir des compétences en réa. Je me suis dit : « Si moi je me propose pas, qui le fera ? » 

Quentin : Au bout d’une semaine, quand on a vu qu’on sauvait des patients, le moral de l’équipe a commencé à remonter un peu. Au premier patient reparti chez lui avec juste de l’oxygène, on était super contents, on étaient soulagés. On se disait qu’on servait à quelque chose, ça nous a aidés à continuer. 

Catherine : On a été très soudés entre nous, du brancardier à la femme de ménage. Je me souviens des chirurgiens, qui venaient nous donner un coup de main à faire des toilettes… Cette solidarité-là, c’était chouette. 

Marianne : Je n’ai pas du tout hésité à venir en renfort. Notre métier, c’est d’aider. Je trouvais dommage de rester bloquée à la maison pour faire du télétravail pendant que des étudiants ou des retraités étaient mobilisés. 

Des prises de conscience personnelles, professionnelles et collectives

Certains soignants se sont découverts des qualités qu’ils ignoraient ou avaient oubliées. D’autres, des limites tout aussi précieuses à connaître. D’autres encore ont vu leurs compétences s’élargir par la force des choses. On le sait, chacun se révèle dans les moments de crise, pour le meilleur et pour le pire.

Catherine : Être bouleversée comme ça, c’est dur. Mais ça m’a permis de me rendre compte que j’avais toujours la même passion, que le côté humain était toujours présent, que malgré les années, cette attention-là ne s’était pas érodée. Ce qui m’a marqué aussi, c’est que tout le monde y a mis du sien. C’est grâce à ça qu’on s’en sort aujourd’hui. On a été extrêmement gâtés par les gens. Qui nous apportaient à manger, qui gardaient les enfants des soignants, qui nous cédaient la place dans les fils d’attente des magasins, qui faisaient l’effort de rester chez eux, qui nous encourageaient… 

Marianne : J’ai découvert qu’être infirmière était bien plus qu’un métier pour moi. J’ai vu qu’à aucun moment je n’avais hésité à aider, alors que rien ne m’y obligeais. Mais je me suis aussi rendu compte que les conditions de travail n’étaient pas du tout optimales en Ehpad, même hors période covid. 

Elsa : Cette crise ma révélé… que j’adorais la réa pédiatrique, mais pas du tout la réa adulte ! C’est trop brutal pour moi, comme univers. J’ai beaucoup appris, mais les soins en réa adultes n’ont rien à voir avec l’univers des enfants, plus cocooning et minutieux. Ce que je retiens aussi, c’est l’entraide qu’il y a eu entre nous, la reconnaissance des équipes. Malgré l’horreur du contexte, j’en garde un souvenir fort. 

Quentin : Avant ça, je n’avais jamais eu à encadrer une équipe complète. J’ai aussi appris beaucoup sur la partie respiratoire, qui n’est pas ma spécialité de base. Ça été une expérience stressante mais aussi positive, sur ce plan-là. 

Leïna : Je savais que j’étais dévouée et que j’allais faire face malgré mon stress, mais ça m’a révélé un courage que je ne pensais pas avoir. Ça m’a aussi révélé mes limites : le fait qu’on parle de nous presque comme des soldats envoyés au front, ça m’a un peu dérangée. On fait ce métier par passion, mais pas pour mettre en danger nos familles et nous-mêmes. La vocation ne justifie pas tout. 

Après la tornade : entre épuisement, désillusion et espoir 

Le Royal College de Londres estime que le confinement aura permis d’épargner 3 millions de vies en Europe. Au moment où nous écrivons cet article, l’épidémie semble marquer le pas en France, mais plus de 1000 personnes sont toujours en réanimation. Quand nous avons recueilli les témoignages, le déconfinement venait de commencer. Et pour celles et ceux qui avaient tout donné en première ligne, le moment était étrange. 

Elsa : Je me sens épuisée ! Les hôpitaux se sont vidés, mais de ce fait, il y a beaucoup plus de boulot en libéral parce que les gens sont revenus à domicile. Beaucoup de gens sont en train de retrouver une vie normale, mais nous, on a beaucoup beaucoup de travail. Et on doit assumer les 2 mois passés et cette nouvelle charge de travail. Je voudrais juste que tout revienne à la normale, comme si tout n’avait été qu’un mauvais rêve… Mais je sais que ça ne se passera pas comme ça. 

On a l’impression que pendant deux mois, tout le monde nous a soutenus et que là, c’est fini. Hier j’ai travaillé 15h, donc j’étais en retard chez tout le monde. Certains se sont permis des remarques. Quand je vois ça, je me dis : c’était pas la peine d’applaudir, alors. Il ne faut pas oublier ce qu’on a vécu et il ne faut pas oublier que le virus est toujours là.

Marianne : Je ne pense pas que les gens retiendront une leçon particulière de tout ça. Je pense que petit à petit, ils reprendront leur vie et ils oublieront. J’attends de voir, mais j’ai peu d’espoir que nos conditions de travail et de prise en charge s’améliorent.

Catherine : Moi je suis plutôt optimiste. Je ne peux pas imaginer la même vague se reproduire. En tout cas, je l’espère, parce que je ne serais pas prête à recommencer ! C’est trop fatigant et trop dur psychologiquement, à mon âge… En même temps, je ne sais pas comment je réagirais si on m’appelait à nouveau (rires). Il nous faudra un peu de temps pour digérer tout ça, en tout cas. Et j’espère que cette crise aura montré à quel point notre métier est utile. Et combien il mérite d’être valorisé. 

Quentin : Ce qui nous inquiète, c’est le risque d’une deuxième vague. On attend de voir. Parce que si ça recommence avec la même intensité, je ne sais pas si on tiendra le choc. Quand on voit plein de gens dans la rue ne pas respecter les gestes barrières, forcément on redoute… On est dans un entre-deux, dans l’attente. Ça va mieux, la charge de travail a diminué, mais on est un peu inquiets, de savoir si ça peut revenir. 

On espère aussi qu’après cette crise des changements arriveront, pour que la profession redevienne un peu plus attractive. En réanimation, le turnover c’est 3 ans, alors qu’il y a quelques années, il était encore de 10 ou 12 ans. Donc on espère que ça ira mieux… Là encore, on attend de voir. 
 

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