La reprise d'activité vue par une vétérinaire

Le 19.06.2020 par Dr Corinne Bisbarre, Docteur Vétérinaire
Partager sur Facebook Partager sur Twitter Partager sur LinkedIn

Corinne Bisbarre, Docteur Vétérinaire, exerce depuis 1985, date d'obtention de son diplôme à l'Ecole vétérinaire de Lyon. Actuellement associée, elle est installée en clientèle canine dans la région bordelaise depuis 1989. Elle est actuellement chargée de la Commission "action sociale" au conseil national de l’Ordre des vétérinaires.

Elle nous donne le résultat des différents sondages et enquêtes réalisés par cette commission et les organisations professionnelles engagées dans l’entraide confraternelle, durant les 3 premiers mois de la crise auprès des vétérinaires en exercice, explique comment elle a vécu la crise sanitaire et partage son retour d'expérience après quelques semaines de déconfinement.

Comment votre profession a-t-elle traversé la crise sanitaire ?

Mon activité au sein du Conseil national de l’Ordre des vétérinaires, relative à l’entraide et l’action sociale, m’a fortement occupée pendant la crise sanitaire et se poursuit car je pense que les conséquences vont continuer à se faire sentir. En effet, passé l’état de sidération d’un certain nombre de vétérinaires, ils commencent désormais à monter leurs dossiers de demandes d’aides.

Pour l’ensemble de la profession, les impacts de cette crise n’ont pas été les mêmes selon les modes d’exercice (salariat, collaboration libérale, vétérinaire indépendant).

Par ailleurs, notre profession étant soumise à une obligation de permanence et de continuité de soins, beaucoup de structures sont restées ouvertes, avec toujours une baisse d’activité, qui a été évaluée entre 20 à 50 % selon les situations.

Cependant, certains vétérinaires de santé fragile, ou ayant été malades, ou ceux exerçant des activités sans lien avec l’urgence ou la permanence et la continuité des soins (du type ostéopathie, physiothérapie), ont été contraints de prendre la décision de fermer totalement leur structure afin de se protéger. Ils ont donc traversé la crise de façon beaucoup plus difficile.

Les vétérinaires ruraux, quant à eux, semblent avoir mieux traversé la crise que les vétérinaires canins car ils ont moins d’activités de médecine de convenance (vaccination, stérilisation…) et parce que les campagnes de prophylaxie étaient quasiment terminées. Pour autant, les enquêtes menées sur les conséquences de la crise ne sont pas terminées et ce constat reste à confirmer. 

Concernant les salariés, certains ont dû interrompre leur activité pour garder leurs enfants. Cela a d’ailleurs aussi été le cas de quelques indépendants, qui pour l’instant ne sont pas totalement assurés d’une prise en charge de cet arrêt par la CPAM.

Nous redoutons que les vétérinaires en collaboration libérale aient subi une forte baisse d’activité dans les structures. En effet, Les employeurs et les titulaires ont eu à cœur de protéger leurs salariés ou collaborateurs et certains, par manque d'activité, ont dû mettre en retrait les collaborateurs libéraux.

Nous avons identifié un certain nombre de vétérinaires qui ont été en grande souffrance et nous allons nous atteler à les aider pour qu’ils traversent cette crise le plus correctement possible.

Pour les vétérinaires employeurs, les retours de la profession font état de difficultés liées à la baisse d’activité mais aussi au manque de salariés, notamment en ce qui concerne les auxiliaires vétérinaires qui sont souvent des jeunes femmes qui, de façon logique, ont dû rester chez elles pour garder leurs enfants. Cela a généré un surcroît de travail pour de nombreux vétérinaires, malgré l'activité en baisse.

Nous devons cependant moduler cela car la profession vétérinaire a globalement eu "la chance" de pouvoir continuer à assurer la permanence et l’obligation de continuité des soins, ce qui nous a permis de garder nos structures ouvertes et, économiquement parlant, "la tête hors de l’eau".

Mais cette poursuite d’activité a aussi eu ses effets contraires, car si l’activité économique est importante, le risque sanitaire encouru par les vétérinaires en exercice l’était aussi, et de façon non négligeable (avec par exemple le maintien des actes en lien avec les exportations pour éviter de bloquer le commerce international).

S'agissant des prophylaxies et du mandat sanitaire, de vraies questions se sont posées. Les vétérinaires ont priorisé les actes jugés indispensables en leur âme et conscience, le but étant d'assurer les soins sans qu'aucun acteur ne soit mis en danger (animaux, propriétaires, vétérinaires, assistantes…).

Comment s'est passée la reprise d'activité pour votre profession ? A quel rythme ? Tous vos confrères ont-ils pu reprendre leur activité ? Vos relations avec votre clientèle a-t-elle évolué ?

Pendant la crise, le Conseil national de l’Ordre a envoyé un questionnaire sur la façon dont cela se passait en fonction des catégories : rurales, non rurales, jeunes installés en pleine période d’endettement…

Un nouveau questionnaire vient d’être envoyé pour connaître la façon dont s'est passée la reprise, tant sur les aspects économiques et psychologiques, que sur le comportement des clients et leurs exigences. Un troisième volet sera envoyé courant juillet et, sans doute, un quatrième à l’automne afin de suivre les impacts sur la profession au fil des mois.

Les premiers échos font état d’une reprise amorcée.

Pour les vétérinaires exerçant en milieu rural, la baisse d’activité semble manifestement avoir été moins importante que pour les vétérinaires canins. Ils sont en train de reprendre les visites et bilans sanitaires dans les élevages et terminent les campagnes de prophylaxies dont certaines étaient, heureusement, déjà bien avancées au moment de la survenue de la crise.

La reprise sera également différente selon les régions, notamment pour celles impactées par le tourisme ou celles qui sont frontalières.

Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que certains confrères ont contracté le virus. Ceux d’entre eux qui ont été placés en réanimation ne pourront reprendre leur activité qu’après une longue convalescence. Renseignements pris auprès des Conseils régionaux, aucun décès de vétérinaire en exercice ne serait à déplorer.

La reprise sera également plus difficile pour les jeunes vétérinaires car la crise a arrêté leur progression et ils peuvent moins compter sur un socle de clients fidèles.

Des contaminations entre animaux ou d'animaux à l'homme ont-elles été constatées ?

Pour l’instant, et malgré tout ce qui a circulé sur Internet et les réseaux sociaux, toutes les études ont montré que les animaux étaient des "culs de sac" épidémiologiques et qu’il n’y avait pas de contamination possible de l’animal de compagnie ou d’élevage vers l’homme. Ces études se poursuivent, y-compris au niveau mondial.

Toutefois, d’après des études menées à l’Ecole vétérinaire de Maisons-Alfort, il semblerait qu’il y ait eu au moins deux cas de coronavirus détectés sur des chats infestés par leurs propriétaires, avec des pathologies assez bénignes qui ont rapidement régressé. Mais ces deux chats n’ont pas été à l’origine de contaminations humaines.

L’origine du virus n’est pas encore complétement identifiée mais le fait que cela vienne d’un animal sauvage (pangolin et/ou chauve-souris…) est une forte suspicion. Du fait de la modernisation et de la destruction de l’habitat de certains animaux sauvages, ces risques de contamination deviennent de plus en plus prégnants et inquiétants.

La profession vétérinaire a totalement conscience que l’identification des zoonoses risque d’être capitale dans les années à venir, en lien avec la notion "d’une seule santé", c’est-à-dire "One Health", combinant la santé humaine, celle de l’animal et celle de l’environnement. Je pense que nous avons là un concept dont personne ne pourra s’exonérer dans l’avenir.

A lire aussi sur le site de la Prévention Médicale :
> A propos de la pandémie Covid-19 : les zoonoses
> Le concept d'une seule santé "One health"

Par rapport à votre activité de vétérinaire canin, tous les actes non pratiqués vont-il être rattrapés ou les propriétaires vont-ils y renoncer ?

Nous n’avons aucune illusion et sommes tous persuadés que certains actes seront définitivement perdus mais nous ne pouvons pour l’instant en estimer la proportion.

Certains propriétaires oublieront sans doute de faire le rappel vaccinal de leur animal. Quant aux actes de convenance, telle la stérilisation, il y a un tel impact des manifestations comportementales secondaires sur les animaux non stérilisés qu’à un moment ou à un autre, nous pensons que les propriétaires reviendront vers un vétérinaire pour les demander.

Cette crise a aussi permis de constater une évolution des relations avec notre clientèle mais nous ignorons si elle sera durable.

En effet, pendant le confinement, nous avons eu l’impression d’avoir une vraie bienveillance de la part des clients qui étaient très reconnaissants de nous trouver ouverts et avaient conscience que nous prenions des risques pour assurer les soins à leurs animaux.

Nous ne sommes pas certains que cette bienveillance perdurera. En effet, dans l’une de mes missions au niveau du Conseil national de l’Ordre, je suis également responsable de l’observatoire des agressions et incivilités. Durant la période de confinement, j’ai pu constater une baisse des déclarations, dont d’ailleurs très peu sont en rapport avec la crise du Covid-19. Cette baisse est-elle le véritable reflet d’une diminution des agressions ou incivilité ou simplement celui d’un manque de temps ou d’une priorisation des actions des vétérinaires déjà "submergés" par les démarches administratives ?

Depuis le déconfinement, j’ai observé une recrudescence des déclarations des agressions et des incivilités en rapport avec le Covid-19, certains clients se montrant exigeants et souhaitant que nous rattrapions en 15 jours les actes non réalisés pendant le confinement.

En tant que gestionnaire de l’observatoire, mon regard est peut-être un peu biaisé, mais pour en avoir parlé avec mes propres auxiliaires, qui sont vraiment en première ligne au téléphone, elles constatent également que les agressions et les incivilités repartent.  

Par ailleurs, depuis que le gouvernement a annoncé la reprise de l’activité, c’est-à-dire la réouverture des bars, des hôtels, des campings…, nous avons remarqué qu’il y a un relâchement sur l’application des gestes barrières par la population, et il semble que nous ayons de plus en plus de mal à les faire respecter, au moins en Bordelais.

Les recommandations professionnelles des conditions de reprise ont été communiquées. Quelles ont été les difficultés rencontrées pendant ces premières semaines de reprise ? Quelles questions persistent dans votre activité ?

L'Ordre des vétérinaires a publié sur son site un espace dédié au Covid-19 (fiches pratiques, recommandations professionnelles générales ou spécifiques, mesures de mise en place du déconfinement, rappel des gestes barrières, mise à disposition d'affiches…). L'ensemble des vétérinaires a également reçu des newsletters et des infos flash. De plus, le syndicat a édité de son côté des fiches pratiques.

L'une des difficultés rencontrées est actuellement liée aux exigences de certains clients sur la rapidité d'obtention de rendez-vous, et ce alors même que les créneaux de consultation ont été augmentés et que les collaborateurs ont, pour la plupart, repris leur activité.

L'autre difficulté concerne le maintien de l'application des gestes barrières et la protection de nos salariés. Certains clients font preuve d'incivisme en ne respectant pas nos recommandations. Par exemple, j'ai pu constater que presque un tiers d'entre eux se présente sans masque, mais ce n’est qu’une constatation personnelle alors que j’exerce dans la région sud-ouest apparemment moins impactée que d’autres par le Covid-19 ; je me pose donc la question de la prise de conscience de la population.

S'agissant des masques, la profession s'est mobilisée en début de crise pour aider les médecins, les infirmières et les EHPAD en donnant nombre de leur matériel de protection (masques, gants, blouses, calottes…). Les centrales d'achat ont également fait des dons aux hôpitaux et aux EHPAD.

J’ai reçu un avis de ma centrale d'achat m'informant que les commandes de masques qui étaient en attente ne seront pas honorées en raison d'une rupture de stock. Dépendant du Ministère de l'agriculture, nous ne sommes pas classés comme profession de santé et ne sommes donc pas prioritaires. Cela est difficile à entendre.

Depuis le début de la crise, ma structure a été livrée de 2 boîtes de masques à usage unique et de 18 masques en tissus, alors que nous en avions commandé 42 pour 7 collaborateurs. Nous travaillons donc avec des masques que j’ai confectionnés moi-même selon les normes AFNOR. Ce n’est qu’un exemple d’expérience individuelle, mais je crois qu’il vient bien illustrer le fait que la profession vétérinaire ressent un réel manque de considération, voire un délaissement total de la part de sa tutelle.  

La crise sanitaire a bousculé les pratiques professionnelles. Pensez-vous que la télémédecine se développera dans votre profession ?

La télémédecine vétérinaire, au contraire de la télémédecine humaine, n’avait jusqu'à ce jour pas de bases réglementaires. Avant la crise, un projet était à l’étude pour asseoir ces bases et la crise a permis d’accélérer le processus. Cependant, en début de crise, les vétérinaires n’étaient pas encore autorisés à faire des téléconsultations.

Le décret vient d’être publié et la télémédecine vétérinaire est en train de se mettre en place, de façon expérimentale, pour une période de 18 mois. Les structures intéressées sont invitées à se déclarer auprès du Conseil de l’Ordre.

A titre personnel, je suis intéressée par cette pratique qui me permettrait notamment de cadrer les clients qui viennent avec leur téléphone portable et une photo, et à qui je réponds avec humour que je ne consulte pas les téléphones, ou pour certains suivis pour lesquels les propriétaires m’envoient des photos et des demandes d’avis.

Pour l’instant, je n’ai pas déposé ma candidature, tout d’abord parce que j’ai un associé avec lequel je dois en discuter, et aussi par manque de temps.

Mon associé, pourtant plus jeune que moi, est plus réticent car je pense qu’il connaît moins bien le projet que moi de par ma situation ordinale.

Même si nous devons rester prudents en termes de responsabilité civile professionnelle pour cette pratique, je pense que les jeunes vétérinaires doivent se l'approprier car, dans l’avenir, ils ne pourront pas s'en exonérer.

Pour les vétérinaires ruraux, la télémédecine serait un atout pour conserver un maillage territorial correct. Quant aux vétérinaires canins, certains suivis pourraient se faire par ce biais comme certains cas de dermatologie par exemple.

Pour aller plus loin :
> Les vétérinaires expérimentent la télémédecine

Un bon conseil à vos confrères en cette période de reprise ou des leçons à en tirer ?

Il est beaucoup trop tôt pour tirer des leçons car nous sommes en cours de déconfinement. Nous sommes persuadés que nous aurons un retour à l’équilibre mais pas avant le mois de septembre, voire d’ici plusieurs mois.

Le conseil à donner serait d'être persuasif vis-à-vis de nos clients lorsqu'il convient de décaler certains rendez-vous (actes de convenance, vaccins pour lesquels l'immunité ne serait pas perdue…) afin de conserver le temps nécessaire aux actes médicaux, qui représentent 70 % de notre activité.

Autrement, les vétérinaires vont s’épuiser et, en tant que responsable de l’action sociale, je ne voudrais pas avoir à gérer une proportion importante de burn-out durant l’été, période durant laquelle les vétérinaires et leurs équipes devraient prendre normalement des vacances. Les équipes restantes vont devoir assurer leur travail en plus du leur, ce qui induit un risque pour leur propre santé, source d’une vraie inquiétude pour la Commission sociale.

Soyons donc fermes, ne nous laissons pas submerger, restons confraternels les uns envers les autres, respectons-nous. Nous y gagnerons en conservant notre crédibilité de professionnels de la santé animale.

Partager sur Facebook Partager sur Twitter Partager sur LinkedIn
Les solutions MACSF
RCP-PJ

Indispensable pour vous défendre en cas de mise en cause, le contrat RCP-PJ facilite le règlement de vos litiges d'ordre privé ou professionnel.

Formations

Nos juristes et médecins vous proposent un large choix de formations adaptées à votre situation professionnelle.

Le plus : elles sont illustrées par l'analyse des situations réelles issues de nos dossiers.

La communauté MACSF

Un forum avec plus de 500 000 professionnels de santé prêts à échanger sur vos pratiques professionnelles, votre mode d’exercice ou votre matériel…

Solliciter la communauté

L'application MACSF

Accédez à votre espace personnel et toutes ses fonctionnalités sur votre mobile !

Les newsletters

Recevez toute l’actualité sur votre profession/spécialité ainsi que nos offres dédiées.

S'abonner

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour une navigation optimale et bénéficier de contenus et services adaptés.

×