Une pharmacienne influenceuse santé… sur des thèmes controversés
Une pharmacienne exerce en tant qu'adjointe à temps partiel dans une officine, avec un contrat à durée déterminée.
Depuis 2018, elle mène parallèlement une intense activité en ligne (plus de 500 publications) sur Instagram. Forte de ses 142 000 abonnés, elle publie des vidéos sur des sujets bien-être et santé. C’est d’ailleurs le développement rapide de son audience sur les réseaux sociaux qui l’a amenée à n’exercer qu’à temps partiel et à s’allouer les services d’un agent, pour l’accompagner dans cette nouvelle activité.
Ses vidéos évoquent principalement des médicaments, dont elle fait la promotion ou, au contraire, qu’elle déconseille à ses followers. Elles traitent également de sujets en lien avec la médecine fonctionnelle et les compléments alimentaires.
Certaines de ces vidéos attirent plus particulièrement l'attention de la section D du Conseil de l'Ordre, compétente pour les pharmaciens adjoints d’officine :
- L’évocation d’une étude américaine selon laquelle les champignons pourraient remplacer le vaccin contre le papillomavirus.
- La promotion de la technique de l’EFT (emotional freedom technique), pourtant considérée par la MIVILUDES (mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) comme pouvant constituer une dérive sectaire.
Dans ses vidéos, la pharmacienne apparaît vêtue d'une blouse blanche, derrière un comptoir qui évoque celui d'une officine ou devant des rayonnages de produits qui pourraient être des médicaments. Ses contenus comportent souvent le caducée et une imitation de la croix verte, symbole des pharmaciens. Enfin, elle évoque souvent le fait que les pharmaciens devraient être "bien plus que de simples vendeurs de médicaments" et être plus proches des gens et les conseiller.
Le président du Conseil central de la section D du Conseil de l'Ordre forme une plainte contre la pharmacienne, estimant que son activité commerciale d'influenceuse nuit à la santé publique et à l'image de la profession de pharmacien.
Les arguments de l’Ordre : charlatanisme et déconsidération de la profession
Le Conseil de l'Ordre formule plusieurs griefs à l'encontre de la pharmacienne.
- Il lui reproche tout d'abord de nuire à la santé publique en faisant la promotion de divers produits, dont elle vante les bienfaits thérapeutiques, et de techniques discutables ou qui n’ont pas fait scientifiquement la preuve de leur efficacité, comme la médecine fonctionnelle ou l’EFT. De telles pratiques peuvent être considérées comme charlatanesques.
- Il lui reproche ensuite de porter atteinte au principe d'indépendance professionnelle dans la mesure où elle est rémunérée par les laboratoires et les marques dont elle fait la promotion.
- Il lui reproche enfin un comportement non conforme à la probité et à la dignité de la profession, puisqu’elle se présente en qualité de pharmacienne, vêtue d'une blouse derrière un comptoir, en usant des attributs de la pharmacie (caducée et croix).
Les arguments de la pharmacienne : information, conseil et compétence
Pour sa défense, la pharmacienne invoque plusieurs arguments.
- Lorsqu'elle a commencé son activité d'influenceuse en 2018, le site du Conseil de l'Ordre des pharmaciens n’indiquait aucune règle et aucune information en la matière. Elle déplore d'ailleurs que, contrairement à d’autres Ordres professionnels qui ont établi une charte, l’Ordre des pharmaciens n’ait pas travaillé sur le sujet.
- Son activité en tant que pharmacienne à temps partiel a été très brève puisqu’elle n'a travaillé que 4 jours en officine. Elle n'est plus en exercice depuis 2020 puisqu'elle se consacre exclusivement à son activité en ligne. Elle a d'ailleurs demandé à cette époque sa radiation du tableau de l'Ordre.
- La coupe qui apparaît sur ses vidéos n'est qu'une imitation de la coupe d’Hygie. Cette même imitation est couramment utilisée auprès du grand public, notamment pour certains produits cosmétiques.
- Le port de la blouse n'est pas en soi une référence à la profession de pharmacien mais plutôt à la qualité de scientifique.
- La médecine fonctionnelle, dont elle fait la promotion, est enseignée à l'université et une chaire lui est consacrée. Il ne s’agit donc pas d’une pratique pouvant être qualifiée de charlatanesque.
- Sur la supposée promotion des champignons par préférence au vaccin contre le papillomavirus : elle n'a fait que retranscrire une information venant des États-Unis et a accompagné cette information d’un conseil de consulter son médecin. De plus, 15 jours plus tard, elle a réalisé une vidéo dédiée aux vaccins.
- Elle ne procède jamais à aucune vente directe sur son compte Instagram et le seul objectif de ses vidéos est de faire de la prévention. Certes, elle est rémunérée par certaines entreprises mais cette dépendance financière n'altère pas sa liberté dans la mesure où elle peut refuser de conclure des contrats. De plus, si les entreprises qui la rémunèrent attendent d'elle une prestation, elle reste cependant libre du contenu puisqu'elle n'est pas leur salariée.
- Elle n’est plus officiellement pharmacienne puisqu’elle a demandé sa radiation du tableau de l’Ordre.
Le Conseil de l’Ordre tranche par une décision du 16 octobre 2025.
Une publicité trompeuse
Le Conseil de l'Ordre rappelle que l'activité d'influenceur est réglementée par la loi n°2023-451 du 9 juin 2023. Cette loi qualifie d'influenceur toute personne qui, à titre onéreux, mobilise sa notoriété auprès de son audience pour communiquer au public des contenus visant à faire la promotion, directe ou indirecte, de biens, de services ou d'une cause quelconque.
Par ailleurs, l'article L.5122-1 du code de la santé publique qualifie de publicité pour les médicaments toute forme d'information, y compris le démarchage, la prospection ou l'incitation, qui vise à promouvoir la prescription, la délivrance, la vente ou la consommation de médicaments, à l'exception de l'information dispensée par les pharmaciens gérant une pharmacie. Cette publicité ne doit ni être trompeuse, ni porter atteinte à la protection de la santé publique.
Le Conseil de l’Ordre relève les points suivants :
- La pharmacienne était, à l'époque des faits, bien inscrite au tableau du Conseil central de la section D.
- Son compte Instagram, dont le titre est sans équivoque ("Les conseils pharma de A"), comporte une page d'entrée sur laquelle il est mentionné : "Scientifique – Pharmacienne - Du contenu santé utile - Nutrition et micronutrition - Pour se sentir mieux naturellement - Formatrice".
- Ses publications ne se limitent pas au bien-être mais concernent aussi l'activité pharmaceutique, puisqu'elle évoque les conseils sur l'homéopathie, les médicaments génériques et l'accompagnement des patients en oncologie. Aborder de tels sujets en mettant en avant sa qualité de pharmacienne entretient la confusion. Cette ambiguïté est alimentée par la présence de la croix verte et d’une imitation de la coupe d’Hygie dans certaines vidéos et par le port de la blouse blanche.
Ce comportement est constitutif de publicité trompeuse au sens du code de la santé publique.
Une atteinte à la santé publique
L'atteinte à la santé publique est manifeste puisque tout en se prévalant de sa qualité de pharmacienne, l'intéressée incite à acquérir des produits de santé sans prescription médicale, comme des produits de beauté, d'hygiène et des compléments alimentaires, ce qui confère à ces derniers une valeur scientifique.
Quant à la communication portant sur l'effet des champignons sur le papillomavirus, elle s’est certes accompagnée de quelques précautions, mais celles-ci ne sont sans doute pas accessibles à l'ensemble des abonnés du compte.
Le nombre élevé d’abonnés amplifie la gravité de cette atteinte à la santé publique.
Une atteinte à probité et à la dignité de la profession de pharmacien
Le pharmacien doit avoir en toute circonstances un comportement conforme à ce qu'exigent la probité et la dignité de la profession, et s'abstenir de tout fait ou manifestation de nature à la déconsidérer, même en dehors de l'exercice de celle-ci.
Or, la pharmacienne :
- apparaît dans ses vidéos en blouse blanche,
- fait usage de l’imitation du caducée,
- se présente devant des rayonnages qui évoquent ceux d'une pharmacie.
Ce faisant, elle entretient la confusion entre le diplôme et l'exercice professionnel pour prodiguer des conseils pharmaceutiques et promouvoir des produits à des fins mercantiles. Cette exploitation de son diplôme sur les réseaux sociaux pour mobiliser sa notoriété auprès de son audience est contraire à la dignité de la profession.
Le contenu même de certaines publications est également de nature à déconsidérer la profession :
- un contenu intitulé "Devine le médicament",
- les discussions sur les pharmaciens qui "piqueraient le travail des autres spécialités", par exemple en matière de vaccination, de cabine de télémédecine ou de semelles orthopédiques.
Enfin, le fait d'être rémunérée par des contrats conclus avec des sociétés commerciales oriente nécessairement les conseils donnés en tant qu'influenceuse/pharmacienne.
Tous ces éléments constituent un manquement à l'obligation de probité et de dignité de la profession.
Des pratiques charlatanesques
Le Conseil de l'Ordre rappelle que le pharmacien ne doit jamais favoriser, ni par ses conseils ni par ses actes, des pratiques contraires à la préservation de la santé publique. Il doit contribuer à la lutte contre le charlatanisme.
Or, en l'espèce, la pharmacienne a mis en valeur la pratique de l'EFT, dénoncée par la MIVILUDES et qui n'est pas reconnue par la communauté scientifique.
Au vu de tous les manquements relevés, la pharmacienne est frappée d'une interdiction d'exercer la pharmacie pendant une durée de 3 ans.
Quelques conseils pour terminer
Il est de plus en plus fréquent que des professionnels de santé, en marge de leur activité professionnelle, prennent la parole sur les réseaux sociaux à des fins d'information du public. Cette pratique est possible, voire nécessaire pour dispenser une information de qualité et contribuer ainsi à la lutte contre la désinformation médicale.
Mais elle doit absolument être encadrée pour ne pas dériver sur des pratiques commerciales ou sur des propos qui peuvent nuire à la santé publique ou à l'image de la profession.
Un décret n° 2026-156 du 3 mars 2026 a apporté des précisions importantes sur la communication du pharmacien à destination du public, notamment via Internet.
Tout pharmacien qui décide d’informer le grand public sur les réseaux sociaux doit garder en tête que cette communication implique de respecter les principes déontologiques applicables à la profession.
Voici quelques conseils pratiques à tous les pharmaciens qui auraient envie de se lancer dans l’influence :
- Respectez strictement les règles encadrant la publicité en évitant notamment les communications à visée promotionnelle personnelle ou commerciale. Même sous sa casquette d’influenceur, le pharmacien reste soumis au principe déontologique d’interdiction de la publicité. Privilégiez une information objective.
- Interdisez-vous toute allégation non fondée scientifiquement : méfiez-vous notamment des études qui ne remplissent pas les conditions de rigueur scientifique, et ne relayez pas imprudemment une information sans l’avoir vérifiée au préalable.
- Maintenez toujours une posture professionnelle dans votre ligne éditoriale : l’ironie ou l’humour ne sont pas toujours pertinents, en particulier sur certains sujets. Veillez également à respecter en toutes circonstances l’image de votre profession, en évitant les mises en scène ou les propos qui pourraient décrédibiliser les pharmaciens.
- Sur certains sujets, n’hésitez pas à recueillir l’avis préalable de l’Ordre pour ne pas risquer de faux pas déontologiques.
Visuel généré avec l'aide de l'IA

