Pourquoi un rapport sur la désinformation en santé ?
La désinformation en santé, c'est-à-dire les fausses informations propagées dans un but intentionnel afin de manipuler l'opinion publique, n'est pas un phénomène nouveau. Mais il s’est fortement intensifié ces dernières années, alimenté par la place prépondérante prise par les réseaux sociaux dans les canaux d'information consultés par les Français, et par la pandémie de Covid 19. Pendant cette période, la désinformation est devenue massive, jusqu'à constituer une menace pour la santé publique, voire la démocratie…
Cette désinformation n'est pas le fait de quelques acteurs isolés et marginaux. Les profils de désinformateurs sont très variés : médias, influenceurs, groupes militants, personnalités politiques, professionnels de santé, scientifiques, etc.
Dans certains cas, il ne s'agit pas à proprement parler d'une désinformation, mais plutôt d'une "mésinformation" », c'est-à-dire la propagation d'informations fausses, mais sans intentionnalité. C’est le cas, par exemple, quand un média ou une personne relaie des informations erronées sans les avoir vérifiées, participant ainsi à la propagation de fake news.
C'est l'ensemble de ces phénomènes (désinformation et mésinformation) qu’évoque cette mission, confiée en août 2025 par le ministre de la Santé au Professeur Molimard, au Docteur Maisonneuve et à Madame Costagliola. Son objectif : dresser un état des lieux et formuler des propositions opérationnelles pour renforcer et pérenniser la lutte contre la désinformation en santé.
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Décryptage des 9 recommandations clés
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Les constats
- Formation insuffisante de la population générale à l’esprit critique et mauvaise compréhension de la science, souvent perçue comme figée alors que le doute fait partie de la démarche scientifique.
- Difficulté à faire la part entre une opinion/croyance et une vérité scientifique.
- Propension à écouter et croire davantage les avis fondés sur l’émotion, les récits alternatifs ou le "buzz" plutôt que des données éprouvées, mais fondées sur une rationalité scientifique ou un discours institutionnel perçus comme moins "humains".
- Canaux d’information, majoritaires dans certaines tranches d’âge, qui privilégient la viralité, l’instantanéité et la prise de parole d’acteurs sans compétence scientifique réelle.
- Manque de culture scientifique des journalistes et manque de visibilité de ceux qui sont spécialisés dans le domaine scientifique.
La recommandation
Elle vise à promouvoir l’éducation dans le domaine scientifique et médiatique, dès le plus jeune âge et tout au long de la vie. Elle se compose de plusieurs axes :
- Développer une éducation à l’esprit critique (vérification des sources, distinction entre faits et opinions, apprentissage de la méthode scientifique).
- Rendre plus lisibles les processus de décision en santé publique, en mettant en place une coordination interministérielle et en créant un pôle de ressources pédagogiques validées.
- Renforcer l’éducation aux médias en sensibilisant notamment aux effets des algorithmes, à l’ère de l’IA générative à laquelle le recours est de plus en plus systématique.
Le constat
- Formation insuffisante des formateurs au sens large (ce qui englobe la formation dans le cadre des études de santé, les médias mais aussi les enseignants) à la communication scientifique et à la compréhension des mécanismes de désinformation.
- Compétences insuffisantes en matière de vérification de l'information et de compréhension des algorithmes et des ressorts de viralité.
La recommandation
- Renforcer la formation scientifique, l'esprit critique et la littératie numérique dans tous les cursus de l'enseignement supérieur.
- Renforcer la formation des professionnels de santé sur les règles de communication qu’ils doivent respecter, notamment en ce qui concerne le périmètre de leur domaine de compétence.
- Renforcer la formation des journalistes, avec un socle minimal sur les spécificités de l'information en santé, la méthode scientifique et les processus de vérification de l'information.
- Développer des formations adaptées aux cadres publics (par exemple les équipes des ARS, des préfectures, des établissements de santé etc.) et aux élus.
- Interdire aux établissements d'enseignement supérieur de labelliser académiquement des pratiques de soins qui ne sont pas validées.
Le constat
- Désinformation croissante sur les pratiques de soins non conventionnelles, les vaccins, l'alimentation et la nutrition, la santé des femmes, la santé mentale et les risques environnementaux.
- Promotion de traitements non validés.
- Désinformation portée par une grande variété d'acteurs (citoyen ordinaire, influenceur, complotiste, mais aussi plus insidieusement les médias généralistes, certaines autorités ou personnalités politiques et certains scientifiques ou professionnels de santé).
- Impact réel sur la santé individuelle et collective puisque cette désinformation peut amener à se détourner de soins pourtant nécessaires.
La recommandation
- Élaborer un plan public d'information et de lutte contre la désinformation au sein de chaque institution, en mobilisant tous les acteurs : ministères, agences, universités, établissements de santé, sociétés savantes, etc. Ce plan devra définir des règles de communication et rendre compte périodiquement des actions menées et des résultats obtenus.
- Repenser la régulation des plateformes numériques qui sont aujourd'hui devenues, pour certaines, non plus un simple support, mais des acteurs médiatiques à part entière.
Le constat
- Production scientifique qui se caractérise parfois plus par la quantité des publications que par leur qualité intrinsèque, et marquée par la diffusion de travaux parfois mal évalués, publiés dans des revues à faible rigueur scientifique.
- Rapidité des flux d'information qui brouille parfois la frontière entre une publication scientifique, une vulgarisation scientifique et l'expression d'une opinion.
- Inflation de publications à faible valeur, parfois produites par l’IA générative.
La recommandation
Créer un Info-Score-Santé, outil d'évaluation de la qualité des sources de l'information en santé, qui permettrait de différencier les véritables informations scientifiques de l'expression d'une opinion.
Le constat
- Multiplicité de la communication, sans stratégie réellement partagée ni coordination entre les acteurs institutionnels, avec des risques de contradictions et de redondance.
- Plateforme publique d'information santé.fr qui ne tient pas ses promesses en raison d'une navigation trop complexe et d'une absence de conseil scientifique.
- Stratégies de communication institutionnelle mal coordonnées et peu adaptées aux codes numériques actuels (pour rappel, les réseaux sociaux constituent la principale source d'information pour la moitié des 15-30 ans).
- Fact checkers et lanceurs d'alerte trop peu nombreux et dont les réactions sont trop décalées dans le temps par rapport aux fausses informations pour avoir un réel impact.
- Frilosité de certains scientifiques dans la prise de parole, par peur du harcèlement ou de procédures-bâillon.
La recommandation
Créer un observatoire de la formation en santé :
- doté d’un conseil scientifique,
- accessible via le portail santé.fr modernisé,
- dont les sources seraient les agences sanitaires, les sociétés savantes, les fact checkers.
Le constat
- Difficulté à détecter les signaux faibles de campagnes de désinformation, ce qui empêche de déployer rapidement des moyens pour les contrer.
- Actions non coordonnées de plusieurs acteurs dispersés (journalistes, institutions publiques, associations, chercheurs, etc.), sans outil commun ni cadre national d’action.
- Absence de synthèse des résultats du suivi de comptes influents diffusant des contenus trompeurs.
La recommandation
- Structurer une organisation de signalement et de détection avec un portail national qui collecterait les alertes.
- Analyser les contenus trompeurs pour évaluer leur potentiel de nuisance pour la santé publique.
- Organiser une réponse rapide et coordonnée, qui peut prendre la forme d’une clarification, d’une mise au point, d’une mobilisation d’experts selon la gravité de la désinformation.
- Engager une réponse juridique le cas échéant.
Le constat
- Acteurs de la lutte contre la désinformation trop disparates (ARCOM, DGCCRF, CNIL, ordres professionnels, autorités judiciaires), sans pilotage national.
- Actions judiciaires possibles, notamment en cas d’abus dans l’exercice de la liberté d’expression, mais rarement mises en œuvre et trop longues.
- Sentiment d’impunité pour les désinformateurs alors qu’à l’inverse, les scientifiques renoncent à intervenir pour rétablir la vérité scientifique, de peur de procédures contre eux.
La recommandation
- Communiquer sur les sanctions infligées pour un effet dissuasif.
- Renforcer la régulation des réseaux sociaux.
- Protéger les scientifiques qui informent.
Le constat
- Recherche parcellaire en infodémiologie en France.
- Absence d’action en faveur de l’information scientifique au niveau européen.
La recommandation
Faire de l’infodémiologie une priorité de recherche pour mieux comprendre les récits, les mécanismes algorithmiques, les comportements en santé et les stratégies de communication efficaces.
Cette dernière recommandation appelle à une action et une coordination au niveau européen pour chacun des sujets abordés dans le rapport, pour davantage d’efficacité de la lutte contre la désinformation en santé.
Après le rapport... quelle stratégie gouvernementale ?
Le ministère de la Santé a d’ores-et-déjà mis au point une stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé, qui comporte 4 axes.
Axe 1 : Écoute et consultation citoyennes
- Mise en place d’un baromètre national de mesure de la perception des citoyens sur la désinformation en santé.
- Mise en place d’une communauté en ligne de 70 participants pendant 6 mois pour tester les attitudes, les pratiques et les réactions face à la désinformation.
- Mise en place d’un comité citoyen composé de 27 personnes représentatives de la société française et chargé de formuler des recommandations.
Cette phase est supposée prendre fin en février 2026.
Axe 2 : Constitution d’un observatoire de la désinformation en santé
L’objectif est d’identifier et comprendre les mécanismes de désinformation et de proposer des sensibilisations sur le sujet. Il aura donc un rôle de veille et d’alerte et constituera des comités de travail thématiques sur des sujets considérés comme prioritaires.
Axe 3 : Mise en place d’un dispositif d’infovigilance en santé
Ce dispositif comporte 3 étapes :
- Veille et détection des fausses informations en santé, et évaluation des signaux en fonction de critères de viralité et de crédibilité.
- Analyse des signaux et identification des réponses et des experts à mobiliser.
- Mise en place des outils de diffusion et de riposte, par exemple des contenus "Check-Up" sur TikTok et YouTube sur des sujets tels que l’IVG, les pratiques de soins non conventionnelles, etc. ou un espace "Décryptages" au sein de santé.fr.
Axe 4 : Mise en place d’un socle de confiance propice à l’information en santé
- Renforcement de l’éducation critique à la santé en rédigeant des kits pédagogiques sur l’information en santé à destination des enseignants et des enfants.
- Responsabilisation des plateformes pour lutter contre la manipulation de l’information.
- Intégration de la désinformation en santé au sein des programmes de recherche.

