Des douleurs aux origines très diverses
Cette douleur décrite peut avoir différentes étiologies (dentaire ou parodontale), facilement objectivables lors des examens cliniques et radiologiques. Mais quelquefois, le diagnostic est plus difficile : l’étiologie n’est pas odontogène et trouve son origine tout autrement.
C’est par exemple le cas des douleurs oro-faciales chroniques, des odontalgies atypiques, ou aussi plus rarement le signe d’une pathologie grave comme des tumeurs néoplasiques (leucémies), de certaines cardiopathies (AVC), d’une sclérose en plaque…
L'importance de l'anamnèse
On évitera bien des écueils en portant une attention particulière à :
- L’anamnèse complète de l’histoire du patient et de la maladie (où, quand, comment, depuis quand...).
- L’approche diagnostique rigoureuse et objective, complétée si besoin par des examens complémentaires (Radio Rétro-alvéolaire, panoramique, CBCT, IRM…).
Que nous révèle la sinistralité sur la prise en charge des douleurs oro-faciales ?
À travers les dossiers de sinistres, on constate que des diagnostics erronés ou incomplets conduisent souvent les praticiens à entreprendre des soins dentaires en cascade, souvent inappropriés et quelquefois irréversibles (dévitalisation, extraction), dans le but de soulager leur patient.
Pourtant, a posteriori et par une analyse rétrospective et exhaustive des données, le diagnostic tombe sous le sens. Ce n’est évidemment pas si simple dans un exercice de soins quotidien.
Ces pathologies complexes et déroutantes, invalidantes, avec un fort retentissement psychologique, peuvent également présenter des répercussions importantes sur la qualité de la vie des patients tout comme sur le plan professionnel.
Dans les dossiers de sinistre, on note :
- des soins dentaires en dominos,
- un nomadisme médical,
- la multiplication des consultations et des intervenants,
- des parcours de soins qui s’apparentent à un véritable parcours du combattant.
Devant une symptomatologie douloureuse et la demande insistante du patient qui souffre, il est facile de céder à l’avulsion d’une dent, à une dépulpation, pour tenter de soulager, le patient étant persuadé de pouvoir identifier la zone ou la dent douloureuse.
On remarque aussi au décours des dossiers que les différentes interventions sont souvent sans amélioration, avec au contraire une augmentation des symptômes.
Les recommandations à suivre pour éviter les pièges diagnostiques
- La douleur doit toujours être prise en considération et la plainte du patient ne doit pas être ignorée.
- Dans le doute, le patient doit être adressé sans tarder à son médecin traitant, et/ou à un centre d’orientation et de traitement de la douleur.
Une odontalgie inexpliquée peut quelquefois cacher une pathologie tumorale ou vasculaire qui nécessite une prise en charge rapide et adaptée. Face à des douleurs énigmatiques, une collaboration multidisciplinaire s’impose (médecin traitant, ORL, cardiologue, neurologue, service de la douleur…).
Quatre exemples pratiques de pièges diagnostiques
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- 2020 : dent 12 douloureuse, avec légère dyschromie, légèrement rhisialyée, canal calcifié > Traitement de racine pratiqué > Perforation radiculaire traitée par un endodontiste > Persistance des douleurs, apparition d’une fistule.
- 2021 : extraction de la dent 12 et remplacement par un implant > Apparition la semaine suivante de douleurs de type céphalées, qu’elle impute à l’implant.
- 2024 : Persistance des douleurs : demande de dépose par le patient, concédée par le praticien sans aucune symptomatologie clinique objective.
- 2025 : Diagnostic différentiel par le neurologue d’hémicrânie paroxystique grâce à la prescription d’un traitement indiqué pour les algies vasculaires de la face qui écarte le diagnostic de névralgie du trijumeau.
Pose d’un implant en site 13 et réfection de la couronne sur la dent 14 chez une patiente de 45 ans, présentant une dent 13 absente, une dent 14 dépulpée et pilier d’un cantilever 13/14 devenu inesthétique.
- Dépose par un confrère de l’implant, inexploitable, puis dans les suites pratique d’une régénération osseuse guidée stabilisée par une grille de titane.
- Apparition de douleurs et consultation en urgence de différents services hospitaliers, céphalées intenses en casque, œdème remontant vers l’œil suspectant une infection.
- Hospitalisation et dépose de la greffe mais persistance des douleurs.
- Extraction de dent 14 par le chirurgien-dentiste, dépulpation puis finalement extraction de la dent 12, consultation d’un dernier praticien qui tente une reprise du traitement endodontique de la dent 11 qui présentait une discrète image apicale puis finalement devant les douleurs qui ne cèdent pas, voire augmentent, extraction de cette dent.
Au final, la patiente se retrouve édentée des dents 11, 12, 13, 14 et la zone est toujours douloureuse. Elle consulte 9 mois après un service spécialisé pour les douleurs oro-faciales, le diagnostic de neuropathie trigéminale post-traumatique est posé, un traitement médicamenteux est mis en place, ce qui améliore nettement le quotidien de cette patiente.
Les répercussions douloureuses à fort impact, sur le plan personnel mais aussi sur le plan professionnel, conduisent la patiente à rechercher la responsabilité des chirurgiens-dentistes qui l’ont prise en charge.
Prise en charge d’une jeune patiente par plusieurs praticiens pendant 10 ans, avec un état antérieur consistant en un édentement postérieur unilatéral, quelques dents dépulpées et couronnées, les autres vitales portant des composites ou quelques caries.
- Description de douleurs par la patiente tantôt à droite, tantôt à gauche, au maxillaire ou à la mandibule au niveau d’une dent ou d’une autre.
- Diagnostics de pulpite, nécroses, fêlures par les différents praticiens. On relève une multitude de soins pratiqués sur les mêmes dents par différents praticiens qui font, défont et refont les traitements endodontiques, les couronnes, des chirurgies apicales, quelquefois 3 ou 4 fois pour la même dent.
- À terme, dépulpation et couronne sur toutes les dents, puis extraction après 10 ans.
Lors de l’expertise judiciaire, un diagnostic d’odontalgie atypique est envisagé, tout autre diagnostic ayant été écarté. À 30 ans la patiente est édentée totale.
Douleurs gingivales au-dessus de sa dent 26 dévitalisée depuis peu décrites par une jeune patiente de 23 ans.
- Diagnostic de lésion apicale, éventuel 2e canal mésio-vestibulaire qu’il n’a pas trouvé ni traité, prescription d’antibiotiques pour 8 jours en attendant de reprendre le traitement endodontique.
- Persistance des douleurs et orientation vers le praticien de garde du département, qui renouvelle l’ordonnance sans revoir la patiente en consultation, celle-ci lui ayant décrit une infection d’origine dentaire.
- Consultation d’un service hospitalier d’urgence, qui la renvoie vers un chirurgien-dentiste. Ne trouvant personne pouvant la recevoir, elle contacte son médecin traitant qui la reçoit quelques jours plus tard, et lui prescrit une biologie.
La prise de sang n’est pas faite le jour même, la patiente pensant y aller le lendemain matin, elle sera retrouvée décédée le lendemain matin dans son lit, un diagnostic de leucémie aiguë sera posé par le médecin légiste, il se sera écoulé 3 semaines entre les premiers symptômes et le décès.
L'erreur de diagnostic : un manquement ?
La responsabilité civile du praticien est une responsabilité pour faute. Pour qu’elle soit mise en cause, le manquement sera évalué en comparaison avec la prise en charge d’un praticien normalement compétent, diligent, dans les mêmes circonstances.
Un diagnostic erroné n’est pas forcement fautif. L’analyse de l’expert portera sur :
- la prise en charge globale du patient,
- le respect de recommandations de bonnes pratiques,
- le respect de l‘obligation de moyens.
Toutefois, une prise en charge estimée trop tardive, la répétition d’un diagnostic erroné suivi éventuellement de cascades de soins inutiles sont autant d’éléments qui pourraient caractériser le manquement.
Ce qu'il faut retenir
La douleur bucco-dentaire chronique est un défi diagnostic pour lequel les recommandations de bonnes conduites seront :
- Anamnèse poussée de l’histoire de la maladie, antécédents médicaux et dentaires, caractéristiques de la douleurs (type, durée, facteurs déclenchants, irradiante ?).
- Diagnostic objectif lors d’un examen clinique approfondi, complété si besoin par des examens complémentaires (radio rétro-alvéolaires, panoramique, CBCT, IRM…) avant tout soin irréversible (dépulpation, extraction…).
- Dans le doute, adresser au médecin traitant, pour une biologie, à un centre de prise en charge de la douleur, un service spécialisé pour les douleurs oro-faciales pour une collaboration multidisciplinaire (ORL, Cardiologue, neurologue…).
Guérir parfois, soulager souvent, soigner toujours.
— Ambroise PARE

