AVC ischémique et chirurgie en beach-chair : à propos d’un cas et de son analyse médico-légale
Dr Paola Mascitti
Le 05.10.2026
À 12:00
4 min
Sommaire
16 articles
Notre série spéciale
Responsabilité civile professionnelle de l'anesthésiste-réanimateur
Découvrir la série spéciale- partager l'actualité sur facebook
- partager l'actualité sur twitter
- partager l'actualité sur linkedin
- partager l'actualité par mail
AVC au décours d’une chirurgie de l’épaule : retour sur les faits
Un patient de 63 ans, hypertendu, est pris en charge après un traumatisme de l’épaule gauche. L’IRM met en évidence une rupture transfixiante du supra-épineux, conduisant à une arthroscopie avec réinsertion tendineuse.
Un bloc combiné sus-claviculaire et supra-scapulaire précède l'anesthésie générale ; le patient est ensuite installé en position beach-chair, tête légèrement inclinée vers la droite. Aucune désaturation n'est rapportée, mais la pression artérielle moyenne (PAM) reste inférieure à 60 mm Hg pendant environ 50 minutes, avec une EtCO₂ expirée entre 32 et 35 mm Hg.
À l'arrivée en SSPI, une hypotension à 70/41 mmHg nécessite l'administration de 9 mg d'éphédrine et de 100 µg de phényléphrine.
Après deux heures de surveillance, le patient regagne le service malgré une somnolence persistante.
Trente minutes plus tard, l'infirmière constate une aggravation de son état neurologique justifiant le transfert vers le service neurovasculaire de proximité.
L'IRM initiale ne montre pas de lésion visible en FLAIR, DWI ou ADC, ni d’occlusion ou sténose des axes vasculaires examinés.
Devant un tableau d'AVC sylvien gauche (NIHSS 21), une thrombolyse est réalisée 4 heures après le début des signes, sans amélioration clinique au décours; l’origine cardioembolique de l’AVC est écartée.
L'IRM à 48 heures montre une lésion étendue à l'ensemble du territoire carotidien gauche, avec des axes vasculaires perméables et une circulation collatérale.
Les séquelles neurologiques sont lourdes : hémiplégie droite (chez un patient droitier), aphasie sévère et hémianopsie latérale homonyme droite.
Hypotension en beach-chair : quel impact sur la perte de chance ?
Les experts ont retenu deux manquements :
- une indication opératoire précipitée, sans prise en charge rééducative préalable,
- et une gestion non conforme de l'hypotension peropératoire en BCP.
Ils ont conclu à une perte de chance supérieure à 99% d'éviter l'AVC et 75% de responsabilité de l’anesthésiste.
L'hypothèse d'une occlusion artérielle transitoire suivie d'une recanalisation spontanée a été écartée. La latéralisation de la lésion a été discutée au regard du positionnement et des manipulations céphaliques peropératoires, susceptibles d’influencer la perfusion cérébrale. Cette hypothèse reste toutefois difficile à établir avec certitude(4,5).
Pourquoi la position demi-assise menace la perfusion cérébrale
La physiopathologie des variations de la perfusion cérébrale en BCP est probablement multifactorielle :
- Gradient hydrostatique : d’environ 0,77 mmHg/cm entre le site de mesure et le conduit auditif externe, repère approximatif du niveau du polygone de Willis, il entraîne une surestimation de la pression artérielle disponible au niveau cérébral lorsque la PA est mesurée au bras(6).
- Autorégulation altérée : sous anesthésie générale, la réponse baroréflexe sympathique est atténuée et l'autorégulation cérébrale peut être perturbée. La limite inférieure d'autorégulation (LLA) est individuelle, liée à la pression de base du patient éveillé plutôt qu'à un seuil absolu(7).
- Réflexe de Bezold-Jarisch : la diminution du retour veineux liée à la BCP et à l’anesthésie générale entraîne une baisse de la précharge. Dans ce contexte, l’infiltration éventuelle d’une solution adrénalinée d’anesthésique local peut majorer l’hypercontractilité ventriculaire et favoriser la stimulation des mécanorécepteurs ventriculaires, susceptible de déclencher une réponse vagale associant bradycardie, vasodilatation et hypotension parfois sévère(8).
- Ventilation et PaCO₂ : l'hypocapnie provoque une vasoconstriction cérébrale. Dans l'étude de Murphy et al., un CO₂ télé-expiratoire à 30-32 mm Hg s'associait à plus de désaturations cérébrales qu'un objectif à 40-42 mm Hg(9).
Les facteurs de risque, identifiés dans la littérature et pouvant réduire la tolérance à l’hypoperfusion incluent :
- Le terrain vasculaire du patient : diabète avec dysautonomie, maladie cérébrovasculaire connue, HTA sévère ou antécédents de syncope. Un polygone de Willis incomplet pourrait également limiter les possibilités de circulation collatérale cérébrale, même en l’absence de facteurs de risque vasculaire classiques(10).
- Hypotension-bradycardie : dans une étude rétrospective portant sur 420 patients opérés en BCP, des épisodes d’hypotension et/ou bradycardie symptomatiques nécessitant un traitement pharmacologique sont survenus chez 61% des patients. L’âge avancé et la réalisation préalable d’un bloc interscalénique étaient deux facteurs de risque indépendants(11).
- Technique et positionnement : un angle d’inclinaison important du patient, une durée opératoire prolongée et le recours à une hypotension contrôlée peuvent compromettre la perfusion cérébrale (4,5). Plus rarement, un passage accidentel intrathécal ou péridural de l’anesthésique local lors d’un bloc interscalénique peut entraîner des complications neurologiques et hémodynamiques.
Pouvons-nous prévenir l’hypoperfusion cérébrale ?
La prévention de l’hypoperfusion repose sur :
- La gestion rigoureuse et individualisée de la PA : la SESA recommande de traiter toute baisse de PAM supérieure à 25% par rapport à la valeur de repos ou toute PAM inférieure à 70 mmHg, avec un seuil plus élevé chez l'hypertendu ou le patient à risque cérébrovasculaire, et d'éviter toute hypotension contrôlée délibérée(10).
- Envisager un monitorage NIRS : chez les patients cumulant plusieurs facteurs de risque, la surveillance de la saturation cérébrale régionale (rSO₂) peut permettre de détecter précocement une désaturation, notamment par rapport à la valeur basale. Toutefois, le NIRS ne mesure directement ni le débit sanguin cérébral ni la pression de perfusion cérébrale, et la corrélation entre les variations de rSO₂, le débit sanguin cérébral et la survenue de complications neurologiques reste imparfaite(12).
- Optimiser le positionnement et la ventilation : maintenir la tête et le cou en position neutre, sans compression ni rotation excessive, et éviter toute flexion excessive. Maintenir une EtCO₂ autour de 40 mmHg, en évitant l'hypocapnie(9).
- Adapter la stratégie anesthésique au terrain : chez les patients à risque élevé, discuter une anesthésie locorégionale associée à une sédation adaptée, afin de limiter les effets hémodynamiques de l’anesthésie générale et de la ventilation en pression positive.
Points de vigilance médico-légale
Toute l'expertise MACSF dans un RDV Diagnostic
Êtes-vous certain d’avoir opté pour les bonnes garanties ? Celles qui s’adaptent à votre profil, à votre structure et vous couvrent en toutes circonstances ? Pour vérifier que vos contrats sont ajustés à vos besoins, comme pour obtenir des conseils pour une couverture sur-mesure :
Je prends rendez-vous
Sources
1. Salazar DH, Davis WJ, Ziroğlu N, Garbis NG. Cerebral Desaturation Events During Shoulder Arthroscopy in the ?Beach Chair Position. J Am Acad Orthop Surg Glob Res Rev. 2019 Aug 2;3(8)
2. Salazar D, Hazel A, Tauchen AJ, et al. Neurocognitive deficits and cerebral desaturation during shoulder arthroscy with patient in beach-chair position: a review of the current literature. Am J Orthoped. 2016;45:e63–68
3. Lovy AJ, Keswani A, Beck C, et al. Risk factors for and timing of adverse events after total shoulder arthroplasty. J Shoulder Elb Surg. 2017;26:1003–1010
4. Van Erp JHJ, Ostendorf M, Lansdaal JR. Shoulder surgery in beach chair position causing perioperative stroke: Four cases and a review of the literature. J Orthop. 2019 May 27;16(6):493-495
5. Pohl A, Cullen DJ. Cerebral ischemia during shoulder surgery in the upright position: a case series. J Clin Anesth. 2005 Sep;17(6):463-9
6.Drummond JC, Hargens AR, Patel PM. Hydrostatic gradient is important—blood pressure should be corrected. APSF Newsletter. 2009;24:6
7. Cullen DJ. Why Worry About Blood Pressure During Surgery in the Beach Chair Position? Anesthesia Patient Safety Foundation (APSF), 2020
8. D'Alessio JG, Weller RS, Rosenblum M. Activation of the Bezold-Jarisch reflex in the sitting position for shoulder arthroscopy using interscalene block. Anesth Analg. 1995;80:1158-62
9. Murphy GS, Szokol JW, Avram MJ, et al. Effect of ventilation on cerebral oxygenation in patients undergoing surgery in the beach chair position: a randomized controlled trial. Br J Anaesth. 2014;113:618-27
10. Shoulder and Elbow Society of Australia. Guidelines for shoulder surgery in the beach chair position. 9 décembre 2013
11. Choi JW, Kim DK, Jeong HJ, Kim YR, Chung YJ, Son YH. Risk factors associated with hypotensive bradycardic events during open shoulder surgery in the beach chair position. Korean J Anesthesiol. 2020;74:38-44
12. Oremek MJ, von Bargen A, Hoenemann JN, Diedrich A, Froehlich J, Banat M, Krausewitz P, Soehle M, Thudium M. Regional cerebral blood flow is compromised during robotic surgery in the Trendelenburg position, but notduring surgery in the beach chair position: an observational study. Br J Anaesth. 2024;133:896-8
13. Benesch C et al. ; American Heart Association Stroke Council; Council on Arteriosclerosis, Thrombosis and Vascular Biology; Council on Cardiovascular and Stroke Nursing ; Council on Clinical Cardiology; and Council on Epidemiology and Prevention. Perioperative Neurological Evaluation and Management to Lower the Risk of Acute Stroke in Patients Undergoing Noncardiac, Nonneurological Surgery: A Scientific Statement From the American Heart Association/American Stroke Association. Circulation. 2021 May 11;143(19):e923-e946
À propos de l'auteur
Dr Paola Mascitti
Anesthésiste-réanimateur à l’Institut Mutualiste Montsouris (Paris), diplômée d’expertise médicale (QUADEM et Réparation Juridique du Dommage Corporel), Le Dr Paola Mascitti exerce également une activité d’expertise en responsabilité médicale à la MACSF.

