Une patiente influenceuse qui se filme en consultation…
Un gynécologue reçoit en consultation une jeune femme qui souffre d’une brûlure au premier degré au niveau vaginal, causée par une séance d’épilation. Il pratique une phytothérapie accompagnée d’une mésothérapie avec utilisation de LED sans injection.
Cette patiente, qui se trouve être une influenceuse très populaire sur les réseaux sociaux, se filme à la fin de la consultation avec son téléphone portable. Le praticien est visible à l’arrière-plan, assis à son bureau.
La jeune femme indique avoir fait l’objet d’une intervention pour "rajeunir son vagin". Cette approximation provoque l’intervention du gynécologue, qui précise distinctement que l’acte qu’il vient de pratiquer consiste en réalité en une "mésothérapie sans injection".
Le praticien apparaît également à la fin de la vidéo, à côté de sa patiente, sur une image fixe accompagnée du message suivant : "Pour avoir le plus beau des vagins tout neuf hihi / 06XXXXXX par sms". Ce numéro correspond à celui du médecin, deux chiffres ayant été masqués.
La vidéo est publiée le lendemain par la jeune influenceuse sur ses réseaux.
La chambre disciplinaire de première instance de l’Ordre des médecins est saisie par le conseil départemental. Elle sanctionne le gynécologue d’une interdiction d’exercer la médecine pendant une durée de six mois. Le praticien fait appel de cette décision devant la chambre disciplinaire nationale.
Selon l’Ordre : publicité, violation du secret médical et déconsidération de la profession
Plusieurs griefs sont formulés à l’encontre du médecin.
- Le praticien savait que sa patiente était une influenceuse suivie sur les réseaux sociaux par plus de trois millions de personnes. C’est donc sciemment qu’il a interagi avec la caméra du téléphone. Il a ainsi donné son consentement implicite au tournage de cette vidéo et ainsi manqué à ses obligations déontologiques découlant des articles R4127-19, -19-1 et -20 du code de la santé publique.
- La vidéo publiée comporte le nom du praticien et des propos flatteurs sont tenus à son égard. Elle ne peut donc être regardée comme seulement informative et revêt un caractère publicitaire évident.
- Le secret médical n’a pas été respecté puisque le médecin révèle clairement sur la vidéo le traitement qui a été dispensé au cours de la consultation.
- Bien que précisant la nature exacte des actes pratiqués, il ne dément pas pour autant le discours trompeur de la patiente sur la possibilité de "rajeunir son vagin". Ce faisant, il apporte une caution médicale à des propos fantaisistes et dangereux.
Selon le médecin : faute exclusive de la patiente
Pour se défendre, le gynécologue fait valoir plusieurs arguments :
- Il n’a pas à être tenu responsable du comportement grossier et irrespectueux de sa patiente, ni des propos fantaisistes qu’elle a tenus sur les effets supposés du traitement sur son vagin.
- Il n’avait pas compris que celle-ci se filmait à des fins de publication sur les réseaux sociaux mais pensait qu’elle était en conversation téléphonique avec quelqu’un.
- Il n’a jamais donné son accord pour que son nom soit cité.
- Les commentaires qu’il formule dans la vidéo litigieuse, notamment la correction des propos de la patiente pour préciser qu’il s’agissait d’une "mésothérapie sans injection", correspondent seulement à une reprise mécanique et instinctive. Cela ne caractérise en rien son consentement à la réalisation et à la diffusion de cette vidéo.
- Aucune pratique commerciale prohibée par la déontologie médicale ne peut lui être reprochée puisqu’il n’est pas personnellement à l’origine de cette publication et n’a signé aucun partenariat commercial avec la patiente. Celle-ci est venue le consulter dans le cadre d’une relation médecin-patient classique.
- S’il y a eu violation du secret médical, c’est du fait de la patiente elle-même, qui a délibérément choisi de se mettre en scène et de révéler le motif de sa présence au cabinet.
Une sanction d’interdiction d’exercice confirmée
La chambre disciplinaire nationale rend sa décision le 20 mai 2025 (rendue publique le 16 octobre 2025) et confirme la sanction d’interdiction d’exercer la médecine pendant une durée de six mois.
- Le médecin ne pouvait penser que la patiente était en conversation téléphonique : il ressort des images mêmes de la vidéo que la jeune femme s’est filmée debout, le praticien étant assis derrière elle. Il était au courant du statut d’influenceuse de sa patiente puisqu’il s’avère qu’il connaissait son agent. Il ne pouvait donc pas ignorer que la scène en cause correspondait au tournage d’une vidéo dans laquelle il allait apparaître, et que cette vidéo était destinée à être publiée sur les réseaux sociaux.
- Quand bien même n’aurait-il conclu aucun partenariat avec cette influenceuse, il a implicitement accepté d’être impliqué dans une vidéo susceptible d’être visionnée par plusieurs millions d’abonnés, notamment de jeunes femmes, consistant à faire la promotion de son activité professionnelle, présentée de manière illusoire et erronée par l’influenceuse comme permettant de "rajeunir" ou "d’embellir" le vagin.
- En explicitant dans la vidéo litigieuse la nature des soins administrés à sa patiente, il a méconnu l’obligation de préserver le secret médical. Et ce, quand bien même il aurait agi "par simple réflexe" et aurait été incité à le faire en raison des déclarations de la patiente elle-même, qui n’hésitait pas à livrer des informations sur son intimité.
- La très large diffusion de la vidéo porte atteinte à l’image de la profession.
Une situation rocambolesque… mais pas tant que ça !
Dans cette affaire, les faits peuvent sembler caricaturaux. Beaucoup de praticiens se diront qu’il s’agit d’une situation très exceptionnelle, à laquelle ils risquent peu de se trouver confrontés dans leur pratique. Et pourtant…
Il n’échappe à personne qu’il est de plus en plus fréquent aujourd’hui de croiser en tous lieux (rue, magasins, restaurants, aéroports ou gares, transports en commun, etc.) des personnes qui se filment, parfois dans le cadre d’un appel téléphonique face caméra, parfois en vue d’une diffusion ultérieure sur les réseaux sociaux. Selon l’étendue de leur audience, ces vidéos peuvent être vues quelques dizaines… ou quelques millions de fois.
Il n’y a pas de raison de penser que les cabinets médicaux fassent exception. On voit d’ailleurs sur les réseaux de plus en plus de vidéos tournées dans un environnement médical (cabinet libéral, service hospitalier, salle d’attente). L’objectif poursuivi peut être de :
- critiquer ou dénoncer une situation considérée comme anormale par la personne qui filme : attente excessive, commentaire sur la salle d’attente, réaction à des propos tenus par le praticien, la secrétaire ou un autre patient par exemple ;
- raconter simplement à son audience un épisode de sa vie privée : les problèmes de santé sont une source importante de séquences publiées sur les réseaux sociaux, certains n’hésitant d’ailleurs pas à montrer des documents médicaux (radiographies, résultats d’analyses) ou à se filmer aux urgences ou lors d’une hospitalisation.
Dans l’affaire que nous commentons, il semble que le praticien était parfaitement conscient de la notoriété de sa patiente et de l’objectif de la vidéo qu’elle tournait. C’est donc volontairement qu’il est apparu sur la vidéo. Mais il n’est pas exclu qu’un médecin se trouve un jour confronté à ce type de situation, à son corps défendant, et se retrouve contre son gré sur les réseaux sociaux.
Un patient réalise une vidéo pendant une consultation : que faire ?
Réaliser une vidéo dans un cabinet de consultation n’est pas une situation normale : le patient n’est pas là pour cela, et seules quelques hypothèses rares peuvent éventuellement le justifier. Par exemple, il peut s’agir de filmer un geste que le patient est supposé reproduire plus tard (comme une technique pour faire un pansement), ou d’enregistrer des explications pour les communiquer ensuite à son conjoint, qui n’est pas présent au cabinet. Dans ces circonstances, le patient annonce clairement les raisons pour lesquelles il filme et, dans la majorité des cas, il demande heureusement l’autorisation de le faire.
Mais en dehors de ces hypothèses, le patient n’a objectivement aucune raison de filmer les lieux et le praticien, ni de se filmer lui-même au sein du cabinet de consultation. Alors, que faire en présence d’un patient qui sort son téléphone et filme une séquence manifestement destinée à être publiée ?
Voici quelques conseils de bon sens pour faire face à cette situation si elle se présente un jour à vous
- Rappelez au patient que dans le cadre de votre consultation, il n’a pas à filmer les lieux ou les personnes.
- En cas de refus du patient d’arrêter sa vidéo, interrompez la consultation. Vous êtes en droit de le faire (hors situation d’urgence, dans les faits incompatible avec la situation d’un patient en train de se filmer), dès lors que les conditions ne vous semblent plus réunies pour une prise en charge sereine.
- En cabinet comme en établissement, un affichage préventif peut indiquer que toute captation vidéo est interdite sans autorisation préalable.
- Évitez d’énoncer des éléments sur la prise en charge ou le traitement du patient si vous voyez le patient se filmer, ou si vous le suspectez de le faire.
- Si vous avez le moindre doute sur une éventuelle captation, soyez très vigilant quant à votre posture professionnelle et aux propos que vous tenez.
- N’acceptez jamais de participer d’une manière quelconque à une captation vidéo, et encore moins d’apparaître dans un contexte qui pourrait s’apparenter à une démarche publicitaire.
- Si vous avez constaté que le patient filme, ou si vous avez un doute à ce sujet, consignez-le dans le dossier médical.
- Si vous constatez, à distance de la consultation, qu’une vidéo vous concernant ou concernant votre cabinet a été mise en ligne, demandez-en immédiatement le retrait et contactez votre assureur Protection Juridique pour des conseils.
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