La reprise d'activité vue par un praticien hospitalier, médecin urgentiste

Le 19.06.2020 par Dr Yamel Alouache, Praticien hospitalier, Médecin urgentiste
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Urgences médicales

Yamel ALOUACHE, praticien hospitalier en médecine d'urgence au SMUR de Senlis dans l'Oise, explique comment il a vécu la crise sanitaire et partage son retour d’expérience après quelques semaines de déconfinement.

Comment votre profession a-t-elle traversé cette crise sanitaire ?

J’aborderai la profession en général, après avoir évoqué la particularité de mon secteur d’activité SMUR qui a été le premier impacté en France par l’épidémie de Covid 19. En effet, mon équipe Smur a été en contact avec le premier patient grave atteint par ce virus en France, le 19 février 2020 et qui est décédé à la Pitié Salpêtrière une semaine plus tard. Le département de l’Oise a ainsi été le premier département impacté par la crise du Covid-19 en France

Ce patient, âgé de 60 ans, présentait des symptômes respiratoires graves, qui n’avaient pas pu être améliorés par les premières mesures de réanimation que j’avais mises en œuvre. Nous l’avons donc dirigé vers le service de réanimation de Creil où il a été immédiatement intubé. Transféré une semaine plus tard à l'hôpital de la Salpêtrière suite à l'aggravation de son état, il est malheureusement décédé le lendemain de son admission. Les tests PCR ont révélé qu'il était atteint du Covid-19.

Nous ignorions alors tout du virus. En France, seul un cas (ressortissant chinois) avait été répertorié Covid-19 positif mais asymptomatique et placé en isolement à l'hôpital de la Salpêtrière.

Suite au décès de notre patient, nous avons été alertés et mis en quatorzaine, ainsi que l'ensemble des personnes impliquées dans sa prise en charge. Le service de réanimation de Creil a été fermé et les patients transférés vers d’autres hôpitaux. Il en a été de même pour le service de réanimation de l'hôpital de Compiègne qui avait accueilli un patient Covid-19 positif quelques jours après, décédé peu de temps après son admission.

Les équipes SMUR de l'Oise ont continué à accueillir et prendre en charge des patients Covid-19 positifs.

On a assisté ensuite à une explosion de cas d’infections graves à Covid 19 et nous avons très rapidement été débordés. Au vu de la surcharge des urgences, l'ARS a demandé la réouverture des services de réanimation et nous avons donc repris notre activité.

La multiplication des cas de contamination à prendre en charge nous a obligés à transférer des patients vers les centres hospitaliers d'Amiens, de Lille et enfin vers la région parisienne, faute de ressources suffisantes en termes de lits.

Quinze jours après son apparition dans l’Oise, l’épidémie s’est développée également dans tout le nord de la France et la région Grand Est. Ces établissements, qui ne pouvaient plus faire face à la demande, ont alors commencé à refuser les patients en provenance de l’Oise.

Pendant cette période, est-ce que les demandes d’aides médicales urgentes hors Covid-19 ont évolué ?

Nous avons effectivement observé une très nette diminution, voire une quasi disparition des demandes de prises en charge médicales en médecine d’urgence pour les autres types de pathologies (neurologiques, cardio-vasculaires, digestives…).

Les patients étaient en général très réticents à se rendre aux urgences publiques ou privées pour des prises en charge médicales ou chirurgicales. Ces prises en charge ont été repoussées ou redirigées vers la médecine générale dont les cabinets ont eux-mêmes connu une diminution de fréquentation avec une baisse d’activité d’environ 30 %.

Ayant été amené à effectuer des remplacements en Bourgogne et dans le Grand Est, j’ai pu constater que cet état de fait concernait d’autres régions françaises.

Durant la phase croissante de l’épidémie, nous avons pris en charge énormément de pathologies en lien avec le Covid-19, des syndromes viraux ou des pathologies Covid-19 avérées plus ou moins graves, que ce soit pour des consultations ou des prises en charge de type réanimation.

Durant la phase décroissante, nous avons constaté une diminution du nombre de patients atteints du Covid-19, sans pour autant observer d’augmentation des demandes pour les patients atteints d'autres pathologies.

Dans mon service d'urgences, 30 % de l'effectif était en arrêt de travail en lien avec une infection Covid-19. La nette diminution de l'activité a donc permis au personnel hospitalier de souffler un peu.

Comment s’est passée la reprise d’activité pour votre profession ? A quel rythme ? Pouvez nous dire où en est-on maintenant de cette reprise d’activité dans le secteur des urgences ?

Nous commençons à revenir à une situation quasi normale. Ce point d’équilibre s’est opéré juste au moment du déconfinement.

Nous avons alors observé une diminution des patients Covid-19 positifs et, avec le retour du printemps, un retour des pathologies classiques : la petite traumatologie et les différentes pathologies que l’on observait auparavant, à savoir les AVC, les douleurs thoraciques…

Nous nous attendions à recevoir des patients plus graves avec des complications liées à un retard de prise en charge mais, dans ma pratique personnelle, en matière d’urgence vitale de par les organes touchés (cœur et poumons), ce n’est heureusement pas ce que nous avons observé.

Ceci a peut-être été également favorisé par le climat un peu plus favorable puisqu'en hiver nous avons souvent affaire à des décompensations de pathologies respiratoires chroniques. Nous en avons eu beaucoup moins hors infection Covid-19 car les gens les plus fragiles avaient observé les mesures de protection barrière.

Quels moyens diagnostiques ont été mis en œuvre ?

Pour pallier la lenteur de l’obtention des résultats des tests PCR qui était de 48 heures au début de l’épidémie, des scanners thoraciques non injectés ont pu être facilement réalisés, nous permettant ainsi de poser un diagnostic en urgence et de détecter avec une très bonne sensibilité les patients atteints du Covid-19.

La réalisation en très grand nombre de ces scanners a probablement mis en évidence des cas de Covid-19 qui n’étaient pas ou peu symptomatiques. En effet, pendant cette période, les établissements de santé ont opéré un tri des patients nécessitant d’être admis, en réalisant systématiquement des scanners lors de l’admission afin de les diriger vers des unités Covid + ou Covid -. Il serait donc intéressant que des études puissent évaluer, a posteriori, le taux et le nombre de diagnostics Covid-19 posés par excès sur la base de ces scanners.

A un moment donné de la pandémie, tous les patients qui développaient des symptômes respiratoires ou digestifs étaient étiquetées Covid-19 positif, parfois à tort, alors que ces symptômes ne sont pas spécifiques et ne permettent pas d’éliminer la grippe ou toutes les autres pathologies virales connues.

Quelles ont été les difficultés rencontrées pendant ces premières semaines de reprise ?  Dans le cadre de l’activité de SMUR ces recommandations ont-elles été respectées et est-ce que les moyens ont été mis à disposition pour cela ?

C’est un sujet sensible.  Très clairement, pas au début.

Nous nous en étions plaints auprès de notre directeur car nous n’étions pas équipés des moyens de protection optimaux, comme d’ailleurs beaucoup d’autres centres hospitaliers.

Un débat aura peut-être lieu à terme sur l’utilité de telles mesures.

Nous savons par exemple, de par certaines études très sérieuses, que le port du masque n’a jamais protégé à 100 % du risque d’infection virale. Lors de cette épidémie, 30 % de notre personnel a été en arrêt de travail en lien avec une infection Covid alors que tout le monde portait un masque. Le personnel asymptomatique ou peu symptomatique n’a pas été recensé et ces chiffres, sous-évalués, sont loin d’être une exception en France.

Les recommandations se sont adaptées au gré de l'activité politique et médiatique.

La dotation et la qualité des équipements n'étaient pas les mêmes d'un hôpital à un autre.

L'évolution s'est faite dans la mesure où la population générale était très sensible au fait que nous manquions de moyens. Beaucoup d'équipements ont été donnés aux structures de soins par des entreprises du BTP, des combinaisons, des masques confectionnés par la population. Mais sinon, les moyens n'ont pas changé.

Comment la régulation a été gérée pendant la crise sanitaire ?

Mon établissement n’est pas le siège du SAMU, qui est le service téléphonique d’aide médicale d’urgence qui renseigne les usagers par des conseils et régule les moyens humains et matériels pour ce qui concerne le secours à personne.

Face à l’explosion du nombre d’appels, une régulation annexe dédiée au Covid-19 a été mise en place dans quasiment tous les SAMU de France ayant les moyens humains le permettant, afin de gérer tous les appels en lien avec le virus et surtout d’organiser les transferts de patients d’établissement à établissement où des lits étaient encore disponibles en réanimation.

Selon vous, quelle leçon pourrait-on tirer de cela et peut-être quelle réforme garder ou envisager, pour positiver ce que l’on a vécu ?

Cette pandémie nous a appris une chose : rester humble car nous ne maîtrisons pas tout.

Un petit virus invisible a pu mettre à terre les systèmes de santé des pays les plus développés au niveau sanitaire, a pu terrasser l’économie mondiale et nous a rendus très vulnérables. Une réflexion doit donc se faire au niveau de l’organisation de notre système de santé.

Avec du recul, il faudra en tirer les leçons et faire en sorte que notre système de santé, notamment hospitalier, soit beaucoup plus flexible face à l’émergence d’une menace sanitaire, c’est-à-dire que l’hôpital doit être en mesure de s’adapter en urgence pour repenser radicalement son organisation.

Ce n’était pas le cas par le passé. Nous l’avons vécu en 2003 avec la canicule et pendant plusieurs hivers avec les épidémies de grippe où il n’y avait pas toujours de place pour hospitaliser des patients qui le nécessitaient.

Il faudra faire en sorte que l'hôpital puisse s'adapter à une crise sanitaire qui génère un afflux massif de patients aux urgences, simultanément et sur tout le territoire national.

Les anglais ont su le faire depuis très longtemps en fermant toutes les activités programmées lors d’épidémies de grippe. En France, nous l’avons fait pour la première fois cette année.

Chaque hiver, il est très difficile d’hospitaliser certains patients qui le nécessitent puisque les services de chirurgie, par exemple, refusent des patients qui ne relèvent pas de leur spécialité et ne rendent pas disponibles leurs lits.

Et puis, bien en amont de l’hôpital, il nous faut des systèmes d’alerte, qui sont déjà relativement performants en France et en Europe. Et surtout, il faut pouvoir disposer de réserves de matériel rapidement mobilisables pour que l’on ne soit plus confrontés à ce qu’on a connu, c’est-à-dire un problème de dotation en équipements de protection.

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